Si l'usine sucrière Stella Matutina, fièrement ancrée sur les hauteurs de Saint-Leu, est devenue un fleuron d’avant-garde, elle le doit aux mutations radicales engagées dès les années 1950 et 1960. Au centre de ce tourbillon industriel, un homme a tenu la barre vingt-cinq ans durant, de 1953 à 1978 Armand Campenon. Aux yeux des ouvriers, il n'était pas qu'un simple directeur, mais un bâtisseur d'un monde sucrier nouveau mais qui se réinventait dans la douleur et souffrance des ouvriers. (Photo : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com
Lorsque Armand Campenon prend les rênes de Stella en 1953, l'usine vit encore au rythme d'autrefois, abritée sous ses vieilles parois de pierres sombres.
Mais le monde moderne pousse à la porte, exigeant en sucre, en rendement et en travaillant plus. Grâce au labeur des ouvriers, il fallait désormais faire cracher aux moulins des cadences de broyage encore jamais vues (sources d'archives).
-Quand la pierre s'est effacée devant le fer-
Sous sa conduite, nous avons vécu une métamorphose d’une rapidité foudroyante. Nous avons vu le vieil édifice de nos pères et grands-parents s'effacer pour laisser s'élever, dans le ciel de Saint-Leu, une véritable "cathédrale" industrielle avec deux immenses halles à l’armature métallique. C’était le fer et la modernité qui prenaient possession du paysage, et pour tous, la fierté d'entrer dans une nouvelle ère. Mais à quel prix ?
Pour orchestrer ce chantier titanesque et dompter la matière, Armand Campenon s'allie dès son arrivée à un autre géant de la canne, Émile Hugot, le patron des Sucreries de Bourbon (Stella dépendait), dont le traité technique était alors la "bible" des sucriers du monde entier, surtout d'Émile Hugot et d'Armand Campenon.
-L'usine de Stella un modèle d'excellence-
Ensemble, ils font de l'usine de Stella un modèle d'excellence. C’est sous l’œil rigoureux de Campenon que nous avons vu débarquer une machine révolutionnaire, unique à La Réunion le Diffuseur.
Pour nous qui travaillions au milieu des vapeurs et du vacarme, cette machine tenait de la magie mécanique. Elle venait traquer les toutes dernières molécules de saccharose restées prisonnières de la bagasse, ce résidu de canne épuisé par les moulins, en y faisant circuler de l'eau chaude par percolation (méthode d'extraction du saccharose nouvelle) pour récupérer le maximum de sucre. Rien ne devait se perdre.
C’était cela, le génie de Campenon de repousser les limites de la technique en faisant confiance au savoir-faire aussi de ses ouvriers.
-Le souffle vivant de la mémoire ouvrière-
Cette "époque Campenon", avec sa méthode qui fut de véritables vitrines technologiques à Stella, sommet de sa gloire juste avant que les crises des années 1970 ne viennent éteindre définitivement les feux des générateurs en 1978.
En bousculant les structures et en réinventant nos gestes quotidiens, Armand Campenon n'a pas seulement aligné des chiffres de production, il a profondément marqué la chair et la mémoire des centaines d'ouvriers, de mécaniciens, de chauffeurs et de planteurs qui donnaient leur vie pour Stella.
À la fermeture de l'usine, il a d'ailleurs piloté le reclassement des forces vives d'une main de maître. Par son écoute et son sens des réalités économiques, il a su ouvrir à de nombreux salariés les portes de multiples secteurs d'activité au sud avec l'usine de Grand Bois, à l'Ouest Savannah, la Mare au Nord et à l'Est Bois-Rouge... transformant une fermeture redoutée en une transition professionnelle d'une grande dignité, même si nombreux malheureusement sont restés sur le côté ou accédés à une retraite anticipée.
-Un héritage éternel-
Aujourd'hui, les grandes halles de métal qu'il a fait ériger ne vibrent plus du vacarme des machines, mais abritent le parcours du Musée Stella Matutina.
Puissent les visiteurs, en foulant ces espaces, se souvenir qu'au-delà des structures, il y avait l'audace d'un directeur Armand Campenon pendant un quart siècle et la sueur d'un peuple d'ouvriers qui bien avant, ensemble, ont forgé l'histoire de Stella dans des conditions très souvent extrêmes surtout dans le temps des engagés qu'il faut se souvenir.

Des directeurs, comme racontait mon grand-père qu'il fallait enlever son chapeau plusieurs fois par jour pour dire bonjour, surtout un certain m. Lallemand sous-directeur...tout ceci après même l'abolition de l'esclavage ! Sans commentaire. Mais personne ne raconte pas même le directeur du musée...
Sa tenue blanche immaculée ainsi que sa DS de la même couleur...l'homme qui a transformé l'usine Stella et qui l'a fermé dans un traumatisme sans précédent. Merci d'inscrire ses empreintes dans ce lieu rempli d'histoire que certains tentent d'effacer. Heureusement que vous êtes là monsieur Comorassamy pour le rappeler..Bon dimanche à vous !