Tribune libre de ​Jean-Claude Comorassamy

​Mémoire des Dally : passionnés de la terre et de la canne à Piton Saint-Leu

  • Publié le 1 août 2026 à 10:24
  • Actualisé le 1 août 2026 à 11:20
Jean Claude Comorassamy

​La vie de certains hommes trace une empreinte profonde dans la terre de La Réunion, au fil d'un parcours aussi exigeant qu'exemplaire, mené sans le moindre renoncement. En honorant aujourd'hui la mémoire d'Adrien Dally et de sa famille, nous rendons hommage à la mémoire de ces véritables "zarboutans péi". Passionnés par la terre et la canne à sucre, cet homme d'exception et ses pairs ont porté haut, toute la dignité du monde agricole du Portail et de Piton Saint-Leu. (Photo d'illustration : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)

C’est sur les pentes de la région Ouest, dans le secteur de Piton Saint-Leu et de ses écarts, qu'Adrien Dally, ses frères, ses enfants et cousins...ont façonné leur vie au rythme de la terre.

Transmission vivante et précieuse, l'ensemble de ce récit nous est parvenu grâce à la mémoire familiale, transmis de génération en génération pour que l'on n'oublie jamais ce qu'était la réalité de nos anciens.

​Dans ce terroir exigeant, battu par les vents et la sécheresse, sculpté par la pente et les roches, être un planteur et coupeur de canne de la trempe des Dally relevait d'un héroïsme quotidien, d'autant plus qu'il s'inscrivait dans un système d’engagisme d'une dureté extrême. Travaillant sous la coupe des colons, la pénibilité de la terre était redoublée par la pression sociale et disciplinaire, comme Adrien Dally nous l'a transmis.

​Sur les terrains qu'il travaillait, le labeur était constamment surveillé par les yeux sévères des commandeurs. L'oppression ne s'arrêtait pas au bord du champ, le refus de travailler ou le moindre écart entraînaient la menace immédiate d'expulsion et la destruction de leur case en paille, construite sur une terre dont l'autorisation d'occupation dépendait du bon vouloir de ces mêmes propriétaires. Vivre et travailler sous un tel joug demandait une résistance psychologique et physique de chaque instant.

​- Entre la sueur, le sabre et la pioche -

​Pourtant, guidé par une passion indéfectible pour la terre, sous un soleil de plomb, face à la pluie battante et parfois même aux prémices du cyclone, rien ne l'arrêtait, qu'importent les conditions météorologiques ou son état de santé.

Adrien partait au champ armé de seulement de deux outils rudimentaires, le sabre et la pioche, et malheureusement sans aucune protection contre les fourmis ou les guêpes, sans gants, ni vêtements adéquats pour ce type de travail pénible... Seul son chapeau enfoncé sur la tête lui permettait de braver les éléments, tandis qu'il portait avec lui son "tant' manzé" pour transporter le repas de la journée.

À l'intérieur, pas de superflu, du riz cuit la veille, des grains et du piment, soigneusement enveloppés dans une serviette, ce fameux  "gazon d'riz". C’était là toute la subsistance qui devait nourrir des heures d’un effort surhumain.

​Bien avant l’aube, au chant du coq, alors que la fraîcheur enveloppait encore les hauts, son geste était déjà précis, puissant, infatigable.

Courber le corps pour trancher la souche au plus près du sol, effeuiller la canne d'abord, puis couper la tige d'un coup sec, empiler et charger ces tiges pesantes… La dureté du métier s’écrivait en sueur, en mains martyrisées et en une fatigue physique extrême, accumulée jusqu'au soir dans cette terre de canne difficile à travailler.

​Puis venaient le chargement et le départ de la charrette vers l'usine. Au rythme lent et d'une charge très lourde pour les bœufs, égrenant leurs pas sur les chemins de terre cabossés, la canne cheminait à travers le paysage saint-leusien. Véritable passion de la famille Dally, la charrette tirée par deux bœufs occupait une place centrale dans leur quotidien.

Si elle servait principalement au transport de la canne à sucre, elle acheminait également le maïs, le bois ou encore le fourrage pour le bétail...C'est aussi la raison pour laquelle les Dally prodiguaient à ses animaux des soins quotidiens faits de bienveillance et d'une affection particulière car ils faisaient partis de leurs gagne-pains.

​Si cette image garde aujourd’hui une poésie patrimoniale, elle ne doit pas faire oublier la pénibilité du trajet, la poussière qui brûle la gorge, le déchargement de la canne à bras d'homme et l’effort constant pour acheminer le fruit de mois d'angoisse et d'attente avant de connaître le gain tiré de la récolte.

​Au bout de cette épreuve annuelle, le bilan économique restait amer, le modeste revenu enfin récolté à la fin de la campagne sucrière partait presque entièrement régler le carnet de crédit de la "boutik sinois", où la famille s'était approvisionnée en denrées alimentaires durant toute l'année pour survivre. Malgré cette précarité financière organisée par le système, sa passion pour la canne et son amour du travail bien fait ne se seront jamais éteints.

​- L'héritage d'une famille de travailleurs de la terre - 

​Mais ce qui distinguait Adrien Dally parmi tant d'autres, c’était cette posture morale remarquable, la fierté d'un homme travaillant la terre sans jamais courber l’échine, tout comme ses frères et ses enfants. Face aux intempéries, à la pression des commandeurs, aux dettes de la "boutik sinois" et à la précarité imposée par ce système, la famille Dally a su préserver une indépendance d'esprit, une ligne droite et une abnégation sans faille.

Elle ne courbait le dos que par nécessité face à la souche de canne, mais gardait la tête haute face aux hommes, portant haut l'honneur de son travail.

Honorer la mémoire d’Adrien Dally et de sa famille aujourd'hui à travers cette tribune, c’est transmettre ce récit familial et refuser l’oubli de cette histoire.

C’est rappeler aux nouvelles générations la valeur de ces travailleurs passionnés de la terre et de ces bras qui ont nourri notre île malgré l'adversité. En perpétuant ainsi le souvenir des Dally, nous saluons l'empreinte indélébile d'une famille de bâtisseurs qui a su transformer la rudesse du travail en une formidable leçon de dignité.

Ils restent des "zarboutans" debout, des exemples d’intégrité et de courage gravés à jamais dans notre mémoire collective.

Cet hommage est aussi une manière d'honorer mes propres racines familiales, gravées à jamais dans l'histoire de la canne et le labeur du monde sucrier.

guest
1 Commentaires
Léon
Léon
1 heure

La majorité des familles du Portail St Leu est encore des agriculteurs de la canne. Grand respect pour l'honneur que vous faites pour les planteurs du Portail et de mes grands parents DALLY. Merci pour cette belle reconnaissance. Merci pour ce témoignage et ce partage.