De la rudesse industrielle de l’usine sucrière de Stella à la subtilité de la psychiatrie infanto-juvénile, mon parcours s'est tracé sur un chemin singulier. Pourtant, tout au long de ce demi-siècle de carrière, un unique fil conducteur a guidé mes pas, la quête absolue de dignité, le souci constant de la parole bienveillante et de l'écoute. C’est de cet engagement, que nous partageons désormais tous, que naît aujourd'hui ma profonde conviction, et si notre langue créole constituait, en soi, un puissant levier thérapeutique ? (Photo : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)
En devenant éducateur technique spécialisé au sein de l'Établissement Public de Santé Mentale de la Réunion (EPSMR) et plus particulièrement en pédopsychiatrie à l'hôpital de jour « des grands » à Saint-Paul, j'ai rapidement compris avec les soignants que soigner ne pouvait se faire en coupant l’individu de ses racines.
En tant que professionnel du secteur éducatif, j'ai eu pleinement conscience de l'importance du créole comme socle culturel commun.
Pour accompagner et soigner les adolescents en souffrance au sein de l'hôpital de jour, parler la même langue s'est souvent révélée indispensable pour tisser un lien de confiance.
De même, pour travailler efficacement avec les familles, était essentiel de comprendre les codes de l'intérieur et d'habiter pleinement cette culture partagée. C’est ainsi que la langue créole s’est imposée dans notre pratique quotidienne, non pas comme un simple moyen de communication, mais comme un véritable médiateur thérapeutique.
- La langue créole comme lien sécurisant -
L'hôpital de jour peut être un lieu intimidant pour un jeune en rupture ou en détresse psychologique, tout comme pour l'entourage familial. Face au langage formalisé de l'institution médicale, souvent perçu comme rigide ou lointain, la langue créole agit comme un formidable « désinhibiteur », autant pour l'enfant que pour sa famille.
Dans mon passé quotidien à l'EPSMR en hôpital de jour de la pédopsychiatrie, qui a duré un peu plus de quarante ans, ma personne et mon vécu m'ont appris que l'utilisation de la langue et des codes culturels locaux dépassait la simple conversation passive. Il s'agissait, pour moi comme pour l'équipe soignante, d'une vraie démarche active de médiation thérapeutique.
Employer notre langue maternelle, celle-là même de ces adolescents, nous a permis d'emblée de créer un espace de sécurité affective. Le créole est la langue de la maison, des émotions intimes, du vécu quotidien. L'entendre au sein de l'institution permettait au jeune de baisser la garde et de restaurer un climat de confiance. En valorisant cette langue me semble-t-il, nous valorisions leur identité profonde. Le jeune ne se sentait plus jugé ou en décalage, mais compris dans sa globalité. Un élément fondamental pour la réussite du projet de soin.
- Un véritable levier de soins -
Intégrer les codes culturels des adolescents réunionnais dans le cadre de la pédopsychiatrie a été un engagement de chaque instant. Ce n'était pas une simple technique éducative, mais une vision profonde du soin, partagée et soutenue par le corps médical dès l'origine.
Cette dynamique a été portée depuis l'arrivée du premier pédopsychiatre nommé à La Réunion en 1977, Gilles Vauthier et des autres.
Cette approche, qui s'est déployée lors des consultations médicales incluant infirmiers et éducateurs ainsi qu'au fil des activités quotidiennes, s'est révélée pleinement bénéfique pour rétablir la confiance et mieux co-construire le parcours de soin. Le travail en équipe pluridisciplinaire à l'hôpital de jour de Saint-Paul a permis de porter cette voix, celle d’une « clinique du quotidien » où l'éducateur et l'infirmier font le pont entre le savoir médical et la réalité culturelle du terrain.
Mon expérience en psychiatrie de l'enfant m'a conforté dans une certitude, on ne peut soigner, aider ou accompagner un être humain en ignorant ce qui le fonde.
La langue créole a été un outil le plus précieux pour ouvrir des portes très souvent closes, apaiser des souffrances et redonner à nos jeunes la fierté de ce qu'ils sont, une fierté indispensable pour faire face à tous les maux. Dès lors, notre culture ne porte-t-elle pas en partie une puissante dimension thérapeutique ?
Jean-Claude COMORASSAMY

Enfin une bonne réflexion a été posée dans ce courrier de lecteurs, pas simplement dans les institutions de santé mentale mais de manière générale, comment créer ou utiliser la langue créole comme une alliance solide ? Que pense Arnauld Jacoub sociologue ?