Le rapport Alloncle sur l'audiovisuel public n'est pas un audit de gestion. C'est une répétition générale. Les forces politiques qui l'ont produit ont inscrit dans leurs programmes la disparition du service public audiovisuel — et si elles accèdent au pouvoir, ces recommandations deviendront des actes de gouvernement. Joël Personné, Référent Place Publique à La Réunion, déconstruit cette offensive et pose les bases d'un service public refondé sur trois missions citoyennes : informer, éduquer, faire société. (Photo photo RB/imazpress.com)
Ce rapport mérite d'être lu avec une attention particulière — non pour ce qu'il dit, mais pour ce qu'il préfigure. Il porte la signature politique de forces qui ont clairement inscrit dans leurs programmes la fin du service public audiovisuel. Il a été alimenté par les équipes d'un empire médiatique privé dont l'intérêt direct est d'affaiblir le seul espace qui lui échappe encore. Et il a été adopté grâce à l'abstention de ceux qui avaient le pouvoir de l'arrêter. Ce rapport n'est pas une conclusion : c'est une répétition générale. Si les forces qui l'ont produit accèdent au pouvoir, ces recommandations deviendront des actes de gouvernement. Nous sommes prévenus.
Nous vivons une transformation méthodique et structurelle de nos sociétés, menée simultanément sur plusieurs fronts. D'un côté, la remise en cause systématique de la place de l'État et de ses fonctions — l'idéologie ultralibérale qui impose que chaque service public soit d'abord évalué comme un coût, jamais comme un investissement collectif. De l'autre, une radicalisation des idéaux politiques où la violence des idées s'accompagne désormais d'une violence des discours qui, amplifiée par les bulles algorithmiques des réseaux sociaux, cloisonne nos sociétés, renforce les communautarismes et fragilise le ciment démocratique de la nation.
Dans cette double mutation, la question de l'audiovisuel public n'est pas secondaire. Elle en est l'un des révélateurs les plus nets.
- La logique du coût contre la logique du bien commun -
Économiser un milliard d'euros sur les quatre milliards de budget de l'audiovisuel public : voilà l'objectif affiché par le rapport Alloncle, adopté le 27 avril à huis clos par une commission d'enquête parlementaire dominée par l'UDR d'Éric Ciotti. Supprimer France 4, France TV Slash, la radio Mouv', fusionner France 2 et France 5, France Info et France 24, réduire les budgets sport et jeunesse. Le tout présenté comme une réforme de bon sens gestionnaire.
Mais cette logique du coût repose sur un présupposé idéologique qu'il faut nommer : l'audiovisuel public ne serait qu'une dépense, et toute dépense publique est en soi suspecte. La Société civile des auteurs multimédia a pourtant établi, sur la base de 150 sources officielles vérifiables, que la France sous-finance son service public audiovisuel de 60 euros par habitant par rapport à l'Allemagne, de 30 euros par rapport au Royaume-Uni. Ce n'est pas un service public dispendieux qu'Alloncle vise : c'est un service public qu'il juge, idéologiquement, illégitime.
Cette logique est la même qui a conduit au démantèlement progressif des services publics de santé, d'éducation, de transport dans les territoires. Elle repose sur une conviction : que le marché fait mieux que l'État, que la concurrence produit plus de qualité que la mission. L'histoire récente des médias privés concentrés apporte un démenti cinglant à cette thèse.
- La concentration au service de la radicalisation -
Neuf milliardaires français contrôlent aujourd'hui plus de 80 % de nos médias. Ils ont bâti leurs fortunes sur des licences attribuées par l'État, des marchés publics, des situations d'oligopole protégées. Vincent Bolloré seul maîtrise CNews, Europe 1, le JDD et C8. Comme Le Monde l'a révélé, ses équipes de Lagardère News ont fourni des questions à des membres de la commission d'enquête parlementaire, orientant délibérément les auditions contre le service public. Charles-Henri Alloncle est désormais visé par une plainte pour « prise illégale d'intérêts » et « trafic d'influence passif ».
Ce fait — l'ingérence documentée d'un acteur privé dans une procédure parlementaire — n'est pas un détail procédural. Il illustre la convergence entre concentration économique et radicalisation politique. CNews a organisé, en lien avec les réseaux de la droite radicale, un discours de destruction systématique du service public. Cette campagne de déstabilisation menée depuis cinq ans a produit des effets concrets : six journalistes de Radio France ont subi des violences ou des injures depuis le seul début de l'année 2026.
Le vote de la commission illustre une autre réalité, tout aussi préoccupante : 12 pour, 10 contre, 8 abstentions. C'est par le refus du bloc central de choisir que ce rapport a existé. La socialiste Ayda Hadizadeh a nommé la chose sans détour : « Nous venons d'assister à une capitulation. » Même le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), a dénoncé dans son propre avant-propos une volonté de « préparer les esprits à la privatisation ». Ce refus de choisir est lui-même un choix, aux conséquences bien réelles.
- Les bulles algorithmiques contre l'espace commun -
Derrière les batailles institutionnelles se joue quelque chose de plus profond. Les réseaux sociaux ont produit ce que nos sociétés redoutaient sans vraiment le nommer : l'éclatement de l'espace public en bulles hermétiques. Chacun n'y consomme plus que l'information qui confirme ses préjugés. Les algorithmes enferment dans les certitudes. La radicalisation des opinions progresse. Or la démocratie repose sur la possibilité d'un désaccord partagé : pour débattre, il faut d'abord accepter une base factuelle commune. Cette base se disloque.
C'est là que le service public audiovisuel devient irremplaçable. Non pas comme outil de propagande bienveillante, mais comme espace où, malgré les désaccords politiques, une réalité factuelle commune est produite et défendue. Un espace où toutes les classes sociales, tous les territoires trouvent une représentation rigoureuse. Un espace où la séparation entre fait et commentaire est maintenue comme exigence éthique, là où d'autres la dissolvent délibérément pour transformer l'opinion en vérité.
- Trois missions, une seule boussole -
La question budgétaire posée par le rapport Alloncle mérite d'être retournée. Non pas : combien coûte le service public ? Mais : quelle est sa mission, et les moyens dont il dispose sont-ils à la hauteur ? L'audiovisuel public a trois raisons d'être que rien ne peut déléguer au marché. Un espace d'information : garantir à chaque citoyen, quelle que soit sa situation géographique ou sociale, l'accès à une information vérifiée et indépendante de tout intérêt privé. Un espace d'éducation : former l'esprit critique et outiller les citoyens face à la désinformation. Un espace de loisirs : produire une offre culturelle et de divertissement de qualité que le marché abandonne parce qu'elle n'est pas immédiatement rentable, mais qui fait société.
C'est à l'aune de ces trois missions — et non d'une ligne comptable — que doit s'exercer le contrôle démocratique de l'audiovisuel public. Cela suppose un mécanisme d'évaluation transparent : rendre compte chaque année, devant le Parlement et devant les citoyens, de l'atteinte effective de ces missions — et non du seul équilibre des comptes. La vraie exigence n'est pas de réduire les coûts : c'est de garantir que chaque euro public serve ces finalités.
- Un devoir d'éthique, pas seulement de survie -
La défense de l'audiovisuel public ne peut se réduire à la défense d'une institution. Elle doit s'articuler sur une exigence éthique : le devoir de vérité et de transparence que tout média devrait s'imposer, mais que seul le service public est structurellement tenu d'honorer — sans actionnaire à satisfaire, sans audience publicitaire à ménager, sans agenda politique à servir.
Cette exigence ne se décrète pas par le statut public. Elle se construit : par une pluralité interne réelle des journalistes et de leurs parcours, par la transparence sur les sources et les méthodes éditoriales, par des formats qui privilégient l'enquête au long cours sur le clash immédiat, par une mission pédagogique assumée — aider les citoyens à distinguer l'information du commentaire, le fait de l'opinion.
Le rapport Alloncle prétendait défendre la neutralité du service public. Ses recommandations conduiraient à l'inverse : un audiovisuel appauvri, fonctionnarisé, dont les dirigeants seraient nommés par l'Élysée, avec moins de moyens pour enquêter, moins d'indépendance pour résister, moins de présence dans les territoires pour informer.
- Ce que je défends -
Pour ma part, je défends deux priorités concrètes. La première : adosser le financement de l'audiovisuel public à une taxe sur les plateformes numériques — ces puissances qui profitent du contenu produit par nos journalistes sans en supporter les coûts — pour le soustraire définitivement à l'arbitraire budgétaire annuel et aux pressions gouvernementales qui en découlent. La seconde : réformer la loi Léotard de 1986 pour introduire des seuils stricts de concentration médiatique, rendant incompatible la détention d'un empire de médias avec la perception de licences d'État et de marchés publics. Ces deux mesures ne sont pas des détails techniques. Elles sont les conditions d'un pluralisme réel — non pas le pluralisme fictif de titres différents servant les mêmes intérêts, mais celui d'un paysage informationnel où aucun acteur ne peut simultanément façonner l'opinion et capter la rente publique.
Il est une troisième question que je veux poser, non comme une réponse mais comme un débat nécessaire : celui d'un délit de désinformation organisée. La démocratie a toujours su distinguer la liberté d'expression — inviolable — de ses usages délibérément destructeurs : le droit reconnaît déjà la diffamation, la provocation à la haine, la mise en danger d'autrui. La manipulation coordonnée de l'information à des fins politiques, lorsqu'elle est documentée et organisée, relève d'une logique comparable. Ce débat est difficile, les risques d'instrumentalisation sont réels, et je ne prétends pas en avoir résolu les termes. Mais une démocratie vivante est précisément celle qui ose poser les questions que l'inconfort commande d'éviter.
Joël Personné est Référent Place Publique à La Réunion
