Du 10 au 13 juin 2026, la médiathèque Aimé Césaire de Sainte-Suzanne accueille la huitième édition du colloque international UNESCO consacré aux Routes de l’esclavage et de l’engagisme dans l’océan Indien. (Photo DR)
Organisé par l’ONG Kartyé Lib Mémoire & Patrimoine Océan Indien avec le professeur émérite Prosper Ève, cet événement réunit pendant quatre jours des chercheurs, historiens, sociologues, anthropologues et spécialistes venus d’Afrique, d’Europe, d’Asie, des Amériques et de l’océan Indien. À première vue, il pourrait s’agir d’un colloque universitaire parmi d’autres. Pourtant, son calendrier comme son contenu lui confèrent une portée particulière.
Quelques semaines seulement après l’abrogation définitive du Code noir par le Parlement français, cette rencontre intervient à un moment où les questions liées à l’esclavage, à la colonisation, à la mémoire et aux héritages historiques occupent de nouveau une place importante dans le débat public. L’abrogation du Code noir constitue un acte juridique et symbolique. Mais une décision politique, aussi importante soit-elle, ne suffit pas à elle seule à produire de la connaissance. Comprendre les mécanismes qui ont permis l’existence de l’esclavage, mesurer ses conséquences et analyser les transformations qui lui ont succédé demeure une tâche qui relève avant tout de la recherche, de l’enseignement et du travail historique. C’est précisément l’ambition de ce colloque.
Depuis plusieurs décennies, les recherches consacrées à l’esclavage ont connu un développement considérable. Toutefois, une grande partie des travaux internationaux s’est concentrée sur l’espace atlantique, les relations entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques. L’océan Indien, pourtant traversé pendant des siècles par des réseaux commerciaux, migratoires et esclavagistes complexes, reste encore relativement méconnu du grand public. Le colloque de Sainte-Suzanne entend contribuer à combler cette lacune en plaçant cet espace au centre de la réflexion scientifique. Cette approche est particulièrement pertinente pour La Réunion.
L’histoire de l’île ne peut être comprise sans prendre en compte les circulations qui ont relié l’Afrique orientale, Madagascar, l’Inde, la Chine, l’Europe et les autres territoires de l’océan Indien. Les populations qui ont contribué à construire la société réunionnaise sont issues de trajectoires multiples, souvent marquées par la contrainte, l’exploitation ou la migration économique. L’esclavage constitue une partie essentielle de cette histoire. Mais il n’en est pas l’unique composante.
L’un des intérêts majeurs du colloque réside justement dans la volonté d’étudier conjointement l’esclavage et l’engagisme. Longtemps abordés séparément, ces deux phénomènes sont aujourd’hui de plus en plus analysés dans une perspective comparative. Les chercheurs cherchent à comprendre les continuités, les ruptures, les différences juridiques et les réalités sociales qui caractérisent ces systèmes de travail contraint. Plusieurs interventions porteront ainsi sur les formes de servitude, les marchés du travail colonial, les migrations sous contrat et les transformations des sociétés après les abolitions. Cette démarche ne vise pas à simplifier l’histoire. Elle cherche au contraire à la rendre plus précise.
Les travaux présentés durant ces quatre journées aborderont des thématiques particulièrement diverses : les routes de la traite dans l’océan Indien, les expériences de l’engagisme indien, chinois ou africain, les résistances des populations asservies, les trajectoires des femmes en situation de servitude, les processus d’abolition, la transmission des mémoires ou encore les héritages psychologiques et sociaux de ces systèmes. La diversité géographique des intervenants témoigne également de l’ampleur du projet. Des spécialistes venus notamment d’Espagne, d’Inde, du Mozambique, du Brésil, d’Haïti, du Sénégal, du Cameroun, d’Allemagne, des États-Unis, de Maurice, de Mayotte et de La Réunion confronteront leurs recherches et leurs perspectives.
Au-delà des communications scientifiques, le colloque s’inscrit dans une histoire intellectuelle plus ancienne. Son origine remonte aux travaux du professeur Sudel Fuma, historien réunionnais disparu en 2023, qui avait largement contribué à inscrire l’océan Indien dans les grands programmes internationaux de recherche consacrés à l’esclavage et aux mémoires de la servitude. Le projet s’inscrit dans le prolongement de cette démarche et dans le cadre du programme UNESCO consacré aux Routes des personnes mises en esclavage. La présence de Doudou Diène, ancien directeur du projet de la Route de l’esclave à l’UNESCO et ancien rapporteur spécial des Nations unies sur le racisme, illustre également la dimension internationale de cette rencontre. Figure reconnue du dialogue interculturel et des politiques mémorielles, il symbolise le lien entre la recherche académique, les institutions internationales et les enjeux contemporains liés aux héritages de l’esclavage. L’intérêt du colloque dépasse cependant le seul cadre universitaire. Les questions qui y seront discutées concernent directement les sociétés contemporaines. Comment transmettre ces histoires aux nouvelles générations ? Comment enseigner des passés parfois douloureux ? Comment préserver les lieux de mémoire ? Comment intégrer les avancées de la recherche dans les politiques culturelles et éducatives ? Ces interrogations concernent autant les enseignants que les étudiants, les responsables culturels, les décideurs publics ou les simples citoyens.
Dans un contexte où les débats mémoriels occupent une place croissante dans l’espace public, la contribution de la recherche demeure essentielle. Elle permet d’apporter des connaissances vérifiées, de confronter les interprétations et de dépasser les simplifications qui accompagnent souvent les controverses contemporaines. Le colloque international de Sainte-Suzanne s’inscrit dans cette perspective. Il ne prétend pas apporter des réponses définitives à des questions complexes. Il propose plutôt un espace de dialogue scientifique où peuvent se rencontrer des disciplines, des expériences et des regards différents.
À travers cette rencontre, La Réunion confirme également sa place dans les réseaux internationaux de recherche consacrés à l’histoire de l’esclavage, de l’engagisme et des sociétés post-coloniales. À l’heure où les travaux historiques cherchent à mieux comprendre les circulations humaines à l’échelle mondiale, l’océan Indien apparaît plus que jamais comme un espace incontournable. Comprendre son histoire, c’est aussi mieux comprendre une part essentielle de l’histoire du monde contemporain.
Patrice Sadeyen
