Fiscalité régionale sur les alcools : prévention opaque, cohérence budgétaire et question éthique…

  • Publié le 20 janvier 2026 à 14:01
  • Actualisé le 20 janvier 2026 à 14:04
alcool

La lutte contre l’alcoolisme à La Réunion constitue un enjeu majeur de santé publique, unanimement reconnu par l’ensemble des institutions. Les ravages humains, sociaux et sanitaires liés à la consommation excessive d’alcool sont documentés, durables et profondément ancrés dans la société réunionnaise (Photo : rb/www.imazpress.com)

La Région Réunion indique intervenir principalement dans un cadre partenarial, aux côtés de l’État, de l’Agence régionale de santé (ARS), de la MILDECA et des collectivités, notamment par le cofinancement d’appels à projets dédiés à la prévention des addictions. Ces dispositifs sont censés soutenir des actions de sensibilisation, d’éducation à la santé et d’accompagnement social, en particulier auprès des jeunes et des publics vulnérables, souvent via le tissu associatif.

Pourtant, ces actions demeurent largement invisibles pour la population, y compris pour de nombreux acteurs de terrain. Aucune communication claire, aucun bilan public consolidé, aucune évaluation accessible ne permet aujourd’hui d’identifier précisément :

- les associations bénéficiaires,
- les montants attribués,
- les territoires couverts,
- ni l’impact réel de ces actions sur les consommations et les comportements.

La taxe régionale sur les rhums fabriqués localement, levée par la Région Réunion, a rapporté 2,2 millions d’euros en 2025, présentés comme intégralement fléchés vers la prévention et la lutte contre l’alcoolisme. En 2026, la majorité régionale a voté une augmentation de 42 % de la majoration du droit d’accise, portant la recette attendue à près de 3 millions d’euros, soit le plafond maximal autorisé.

Cette hausse significative soulève des interrogations légitimes :

- quelles actions concrètes et nouvelles justifient cette augmentation de 42 %
- quels résultats mesurables ont été obtenus avec les recettes déjà perçues ?
- où sont les bilans publics permettant d’évaluer l’efficacité de cette politique ?

À ces interrogations s’ajoute une question centrale de cohérence budgétaire et d’éthique publique : la Région Réunion verse par ailleurs des subventions importantes aux producteurs de rhum réunionnais, au titre du soutien à la filière agricole et agro-industrielle.

Dès lors, une question simple se pose : quel est le différentiel réel entre les taxes perçues sur le rhum et les subventions reversées aux producteurs ?

En l’absence de données consolidées et accessibles, il est aujourd’hui impossible pour le citoyen de savoir si la fiscalité régionale constitue réellement un outil de santé publique ou si elle est, en pratique, largement compensée par des aides économiques à la filière.

Cette situation nourrit un sentiment d’incohérence, voire de circuit budgétaire circulaire, où l’on taxe un produit au nom de la prévention, avant de soutenir financièrement sa production, sans transparence globale sur les montants, les objectifs et les contreparties en matière de santé publique.

Cette incohérence est d’autant plus troublante que, dans le même temps, la Présidente de Région dénonce publiquement le poids de la fiscalité sur les alcools et soutient la suppression de l’amendement Fouassin, pourtant motivé par des impératifs de santé publique, tout en augmentant fortement la fiscalité régionale sur le rhum local.

Ce double discours brouille le message adressé à la population, fragilise la crédibilité de l’action publique et entretient la confusion entre soutien économique légitime et responsabilité sanitaire incontournable.

Par ailleurs, la Région Réunion ne publie aucune ventilation précise des recettes fiscales conséquentes liées aux alcools importés. Là encore, aucune traçabilité budgétaire claire ne permet d’identifier la part effectivement consacrée à la prévention, aux soins addictologiques ou à l’accompagnement social des personnes touchées par l’alcoolisme.

Dans notre territoire où l’alcool est responsable de centaines de décès chaque année, où les passages aux urgences pour causes alcooliques atteignent des niveaux records, et où les violences intrafamiliales et la protection de l’enfance sont directement impactées, la question n’est plus seulement celle de l’action, mais celle de la cohérence, de la lisibilité et de l’éthique des politiques publiques.

La création d’un fonds dédié, alimenté par les recettes issues de la fiscalité sur les alcools forts et exclusivement affecté à la prévention, aux soins addictologiques et à l’accompagnement social, apparaît comme une réponse crédible, transparente et responsable.

Elle permettrait de rendre visibles les actions financées, d’évaluer leur impact réel et, de garantir que l’effort fiscal demandé à la population serve effectivement à réparer les dommages causés.

La lutte contre l’alcoolisme ne peut reposer sur des mécanismes budgétaires opaques, des messages contradictoires ou des arbitrages silencieux. Elle exige une vision claire, une transparence totale et une responsabilité collective assumée, à la hauteur des ravages humains et sociaux que ce fléau continue de provoquer à La Réunion.

Enfin dans ce contexte, il convient de rappeler que l’amendement porté par le sénateur Fouassin, désormais appelé à être intégré et complété par des amendements de l’État, ouvre une voie de clarification et de sécurisation du cadre fiscal applicable au rhum.

Les propositions visant à lisser l’évolution de la fiscalité dans le temps, telles qu’évoquées par l’amendement Naillet, ainsi que la mise en place d’un tour de table de concertation associant l’État, les collectivités, les producteurs, les acteurs économiques, les acteurs de santé et les associations, sous l’égide du Préfet, constituent des leviers utiles pour sortir d’une logique d’opacité et de décisions unilatérales.

La réflexion sur la création d’un fonds dédié, permettant une affectation plus lisible et plus équitable des recettes fiscales au bénéfice du territoire et de sa filière, mérite également d’être pleinement examinée.

À l’heure où le recours au 49.3 s’annonce, seule une approche fondée sur la concertation, la transparence et la responsabilité collective permettra de concilier impératifs budgétaires nationaux et réalités économiques et sociales réunionnaises.

Signé : Un réunionnais responsable

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