La gloire des ailes d’eucalyptus (The Glory of the Eucalyptus Wings) est un ouvrage qui puise comme point de départ un témoignage référencé dans le catalogue de la BnF et qui remonte à juillet 1910 quand l’homme de lettres angevin Augustin Jeanneau (1902-1992) alors enfant croisa le destin de Roland Garros, natif de La Réunion et venue en Anjou passer son brevet de pilote (brevet n° 147) le 19 juillet 1910.
L’ouvrage décrit ensuite une route des airs vers l'Australie pour combiner des fibres d’eucalyptus et permettre des mélanges de fil à l’éclat exceptionnel, en utilisant de la laine mohair, une « fibre diamant » dont le nom est issu du verbe arabo-persan Mukhayyar qui veut dire : celle qui est choisie, la plus belle. Extrait de cette première rencontre entre le voyageur écrivain (sous la plume d’Augustin Jeanneau) et l’aviateur serein (calme en plein vol) :
C'est à Cholet, et cela, à plusieurs reprises, que les pionniers de notre aviation à ses débuts firent leurs premières armes. Les prouesses avaient lieu sur le terrain dit de la Papinière, c'est-à-dire sur notre actuel champ d'aviation.
Mes parents m'y emmenaient et je garde un souvenir assez précis du MEETING DE JUILLET 1910 On avait, par les journaux entendu parler à cette époque des exploits de Santos-Dumont sur sa « demoiselle ». C'est pourquoi on attendait avec impatience à Cholet la tentative de vol de l'aviateur Versepuy, sur la même « demoiselle », fabriquée par Clément Bayard. Il faisait ce jour-là une de ces tempêtes de vent et de pluie, comme on en connaît de temps à autre dans notre région atlantique.
Chacun se tenait sous un parapluie qui gênait son voisin, et le vent d'Ouest soufflait sans discontinuer. Ce n'étaient pas des conditions favorables à un essai du « plus lourd que l'air ». La « demoiselle » était mue par un moteur beaucoup moins puissant que ceux que nous connaissons aujourd'hui. Cela donnait l'impression d'une machine frêle, si frêle qu'on se demandait comment elle résisterait à la poussée d'un vent qui soufflait à plus de 80 kilomètres à l'heure. Devant le public, las d'attendre, Versepuy, après qu'on eut mis en marche le moteur, prit tout de même le départ. A peine avait-il roulé quelques centaines de mètres que sa machine se renversait sur le terrain. Il sortit indemne de l'aventure, seulement contusionné par sa chute, mais la demoiselle, une roue brisée, était inutilisable.
Vint le tour d'Obre, qui devait expérimenter un monoplan dont on disait tous les biens. Le monoplan en effet monta, vola, fit un tour d'horizon, puis se mit en devoir d'atterrir. C'est à ce moment que, — la machine arrivée au sol —, le pilote (par quelle panne imprévisible!) ne put arrêter son moteur, et l'appareil, à une vitesse qui n'était pas négligeable, se dirigea vers les barrières où s'appuyait la foule, risquant d'écraser quelque dizaines de spectateurs. Ce fut la panique.
On s'enfuit en désordre et c'est alors qu'on vit Obre, conscient du danger qu'il faisait courir à la population, se jeter hors de sa carlingue et se précipiter vers la queue de l'appareil où il se suspendait de tout son poids, en attendant que les aides accourent pour stopper la machine volante: le public en fut quitte pour la peur.
Je cite maintenant Elie Chamard: « ...Le troisième appareil, une autre demoiselle Clément Bayard, est sorti du terrain. Et un nommé Roland Garros que personne ne connaît et qui ne figure pas au programme, prend place aux commandes. Il a entendu parler de la fête d'aviation de Cholet et, comme écrit un mordu d'aviation, il a signé son engagement en dernière heure sans même avoir son brevet de pilote. Le moteur est mis en marche, mais les ratés succèdent aux ratés: l'appareil ne peut quitter le sol... Garros réussissait enfin à s'envoler le vendredi soir 15juillet à 8heures et le samedi 16, à 7heures du matin. Il réalisait ainsi un vol de trois kilomètres à quinze mètres de hauteur, et un tour de piste à trente mètres de hauteur —vols qui garantissaient le succès de la réunion du dimanche. »
C'est sur le terrain de la Papinière à Cholet que Garros obtint son brevet de pilote; il est daté du 19 juillet 1910. L'aviateur en parle dans ses « Mémoires » (1) dans un chapitre intitulé: «Mes premières exhibitions ». « Cholet, dit-il, devait me porter bonheur. » (1) Mémoires de Roland Garros, présentés par Jacques Guellennec. Edition Hachette, Paris, 1966.
- Le circuit d'Anjou -
Ce fut le grand Prix de l'Aviation de France, organisé en 1912, sous le haut patronage des ministres de l'époque, dont Raymond Poincaré et Aristide Briand. L'épreuve consistait en un parcours de 1100km, effectué en deux journées consécutives sur le circuit Angers - Saumur - Cholet - Angers. Ce circuit devait être couvert sept fois, le départ et l'arrivée ayant lieu à Angers, sur l'aérodrome d'Avrillé. Les marques principales d’avions fabriqués en France y participaient (Deperdussin, Morane, Bréguet, Farman, Nieuport, Caudron, Blériot, etc.). Trente-trois as du volant les pilotaient dont Roland Garros, Védrines, Bridejonc de Moulinets, etc.
Je me réfère à nouveau aux Mémoires de Roland Garros (1), au chapitre XIV: « Cette course, dit-il, avait attiré de tous les points de France et de l'étranger une foule énorme. Les hôtels étaient combles; on s'arrachait à prix d'or les moindres chambres; dans les rues, aux terrasses des cafés on s'écrasait. Un grand brouhaha flottait sur cette agitation, couvert par les pétarades des tuyaux d'échappement et la cacophonie des avertisseurs. Tout cela créait une atmosphère de fièvre. »
On avait édité un fastueux programme qui expliquait les conditions du concours et qui comportait quelques feuilles quadrillées, réservées au spectateur, pour qu'il y puisse noter, pendant le déroulement du concours, les places des concurrents. René Bazin qui en avait écrit la préface concluait ainsi: « 0 aviateurs, si vous ne faisiez qu'un jeu d'acrobates, nous n'applaudirions pas comme nous faisons, pas tous; si vous couriez seulement pour l'argent, ou pour l'ambition même, qui fut toujours celle des hommes, d'imiter les oiseaux, vous n'auriez pas tant de coeurs avec vous. Mais comment retenir son âme et ses voeux, quand on sait quelle sera la conclusion de l'expérience du 16 juin. La comparaison de tous les aéroplanes qui prendront leur vol ce jour-là montrera quel est le meilleur appareil. Un peu de l'avenir sortira de l'épreuve... »
L'épreuve, ce fut Roland Garros qui la gagna. Garros, devenu champion du monde, revint à Cholet le dimanche 15 mars 1914. Il faisait cette fois encore un temps déplorable. Garros fit front à la tempête: « Il fait un signe, dit «L'Intérêt Public » de l'époque. L'hélice tourne, le moteur ronfle, l'appareil roule quelques mètres, puis, rapide comme une flèche, monte vers les nues, où il disparaît presqu'entièrement. Le navire aérien tangue de façon inquiétante, l'angoisse serre toutes les poitrines. Mais le pilote est maître de son appareil.
trAprès avoir décrit une vaste courbe, à deux cents mètres au-dessus de la pelouse, le voilà maintenant qui revient face au vent... Avec une audace inouie, dans la bourrasque déchaînée, Garros boucle la boucle à cent mètres à peine au-dessus des spectateurs... Il descend. Toutes les mains se tendent vers lui. On sait la brillante carrière de cet homme qui porta partout la gloire de nos ailes, et sa fin héroïque, au service de la France, durant la première guerre mondiale. Sous l'impulsion d'un Comité des Fêtes, dynamique et persévérant, on connut à Cholet d'autres meetings d'aviation. Parmi ceux-là, je citerai les exploits de Roland Toutain, qui se livrait sur son appareil aux acrobaties les plus spectaculaires. On le vit à Cholet réaliser ses prouesses, en attendant, dans un autre domaine, celles de l'acteur de cinéma réputé qui eut longtemps la faveur des écrans.
