Dans un contexte mondial marqué par une recomposition des alliances et des sphères d’influence, le sud-ouest de l’océan Indien (zone connue historiquement pour ses routes maritimes vitales reliant l’Afrique, l’Asie et l’Europe) se trouve aujourd’hui au cœur d’une compétition stratégique accrue entre grandes puissances. Cette région, qui constitue un carrefour des flux commerciaux, énergétiques et militaires, attire de plus en plus l’attention de la Fédération de Russie, qui y poursuit une politique d’influence ciblée au détriment des partenaires occidentaux, notamment l’Union européenne et la France (Photo www.imazpress.com)
L’océan Indien occidental, nouvel objet de convoitise géopolitique de la Russie face à l’Europe et à la France
Dans un contexte mondial marqué par une recomposition des alliances et des sphères d’influence, le sud-ouest de l’océan Indien (zone connue historiquement pour ses routes maritimes vitales reliant l’Afrique, l’Asie et l’Europe) se trouve aujourd’hui au cœur d’une compétition stratégique accrue entre grandes puissances.
Cette région, qui constitue un carrefour des flux commerciaux, énergétiques et militaires, attire de plus en plus l’attention de la Fédération de Russie, qui y poursuit une politique d’influence ciblée au détriment des partenaires occidentaux, notamment l’Union européenne et la France.
Intensification des relations diplomatiques russes avec les États insulaires
Un signe fort de ce nouveau positionnement est la décision de Moscou d’établir une ambassade à Moroni, aux Comores, renforçant ainsi sa présence diplomatique dans l’archipel du canal du Mozambique. Cette ouverture constitue la première mission diplomatique russe permanente dans ce pays, qui jusqu’ici dépendait de la représentation russe à Madagascar pour les relations bilatérales. Cette installation témoigne d’une volonté russe de consolider un ancrage politique direct et durable dans l’océan Indien occidental.
Dans la même logique, la coopération entre la Russie et Madagascar est en pleine expansion, avec des déclarations officielles de soutien politique et la mise en place de coopérations dans plusieurs secteurs, y compris militaire, économique et diplomatique. Une visite présidentielle et des déclarations de soutien ont récemment souligné l’importance croissante de ce partenariat pour Moscou.
Une stratégie d’influence multifacette
Cette stratégie russe ne se limite pas à l’installation d’ambassades. Elle implique également une diversification des engagements dans la région à travers la diplomatie culturelle, économique et militaire, dans un contexte où Moscou cherche à renforcer ses alliances face à ses isolements occidentaux, notamment après le conflit en Ukraine. Selon des sources occidentales, la Russie intensifie sa présence en Afrique via des diplomates, des programmes éducatifs et des agents d’influence dans plusieurs pays, ce qui fait partie d’une stratégie de long terme.
Par ailleurs, des organes comme l’Africa Corps, organisation paramilitaire russe apparue après le retrait de Wagner, continuent d’exercer une influence dans plusieurs pays africains, bien qu’elle soit davantage axée sur le continent continental que sur les îles.
Contexte régional : des partenaires stratégiques clés
Dans cette zone, les États insulaires comme les Comores, Madagascar, Maurice, et les Seychelles sont historiquement liés à l’Occident via, notamment, la Commission de l’océan Indien (COI), regroupant ces pays avec la France (La Réunion), et dans laquelle l’Union européenne joue un rôle institutionnel et financier majeur.
L’Union européenne elle-même soutient des programmes de coopération régionale (sécurité alimentaire, développement économique, notamment par des initiatives comme INTERREG pour les régions ultrapériphériques françaises).
Or, l’expansion russe dans l’archipel et ses relations bilatérales renforcées avec des États comme les Comores ou Madagascar créent une zone d’influence concurrente qui peut à terme nuire à ces efforts européens de coopération, en détournant des partenaires traditionnels vers Moscou et en fragmentant l’architecture régionale d’alliance.
Implications pour la France et l’Union européenne
Pour la France, dont les territoires de Mayotte et de La Réunion constituent une présence stratégique dans le sud-ouest de l’océan Indien, cette dynamique représente un défi direct. Ces départements français sont traditionnellement perçus comme les avant-postes de la présence européenne dans la région, renforçant à la fois l’influence politique, les échanges économiques et la sécurité maritime. Or une Russie présente diplomatiquement dans l'archipel des Comores ou renforçant ses relations avec Antananarivo (Madagascar) peut non seulement diluer l’influence française dans ces États partenaires, mais aussi remettre en question des équilibres historiques (y compris sur des enjeux sensibles comme les revendications territoriales ou la coopération régionale).
Au niveau européen, la présence russe accrue complique la cohésion des politiques de coopération et des initiatives intégrées. L’UE doit en effet composer avec des nations qui renforcent leurs liens avec Moscou, tout en essayant de développer des partenariats durables basés sur le développement, la sécurité et la gouvernance régionale. Si ces liens renforcés se poursuivent, les programmes européens pourraient voir leur portée diminuer face à des alternatives d’influence proposées par la Russie, parfois perçues comme plus opportunes politiquement ou économiquement.
Conséquences en cas d’aggravation du conflit en Ukraine
Enfin, l’évolution de cette dynamique doit être lue à l’aune du contexte global, notamment du conflit en Ukraine qui s’est étendu en une confrontation majeure entre la Russie et l’Occident. Une intensification du conflit pourrait pousser Moscou à chercher davantage d’appuis diplomatiques et stratégiques hors de l’Europe.
L’Afrique, et particulièrement les États de l’océan Indien occidental, pourraient constituer un terrain fertile pour ce renforcement.
Cela pourrait se traduire par :
- une augmentation de l’assistance militaire ou des formations, si les partenariats bilatéraux le permettent ;
- un renforcement des réseaux d’influence politique à travers des accords bilatéraux qui marginalisent les programmes européens ;
- une diplomatie plus agressive sur les scènes internationales, en mobilisant le soutien ou la neutralité de ces États dans les forums internationaux.
Le bassin océanique de l’océan Indien, au cœur des routes maritimes commerciales et stratégiques, est désormais une zone de compétition géopolitique intense où la Russie affirme fortement sa présence, en construisant des partenariats politiques, économiques et diplomatiques qui concurrencent ceux de l’Union européenne et de la France.
Si cette tendance se renforce, cela pourrait avoir des effets durables sur l’influence occidentale dans la région, et sur la sécurité, la coopération et l’intégration régionale autour des territoires français tels que Mayotte et La Réunion, déjà positionnés comme pivots géostratégiques de l’Europe dans l’océan Indien.
Christophe Esteve
