Au-delà de leur vocation spirituelle première, les édifices sacrés, qu'ils soient temples, églises, mosquées, pagodes ou d'autres lieux de culte, s'affirment comme des havres de dialogue, de tolérance et d'écoute mutuelle. C'est précisément cette dimension universelle qui nourrit et enrichit notre vivre-ensemble à La Réunion. (Photo d'illustration : Stephan Laï-Yu / www.imazpress.com)
Lieux sacrés pour les hindous, ces temples d'usines dits "temples tabisman" témoignent avec émotion du lien indestructible qui unit la mémoire sucrière de La Réunion à celle des engagés. Le temple "tabisman Stella" à Saint-Leu en est la parfaite illustration, symbole même du vivre-ensemble réunionnais.
Érigé sur le domaine même de l'ancien établissement sucrier de Stella Matutina, ce lieu de foi et de ferveur porte en lui 170 ans d’histoire, de luttes, de spiritualité partagée, de mémoire ouvrière et de cohabitation.
Dans le créole réunionnais traditionnel, le terme "tabisman", dérivé du mot français établissement, désignait l'ensemble industriel de l'usine, ses dépendances, ainsi que toute la vie sociale et humaine qui gravitait autour.
C’est précisément dans ce giron qu’est née « la sapèl tabisman Stella ». À l'époque, la direction de l'usine autorisait l'édification d'un lieu de culte directement lors de la signature du contrat de travail alloué aux engagés indiens. Elle y voyait alors un levier pour s'assurer une forme de paix sociale au sein de la plantation et dans les usines dit la mémoire orale.
Initialement rudimentaire, la structure d'origine reposait sur un socle en pierre enduit de bouse de vache, soutenue par une armature en choca (dite "cadère") et revêtue de paille de canne ou de vétiver. Ce lieu sacré abritait des divinités matérialisées par des galets ovales, ramassés et polis par la mer. Actuellement, le temple " Tabisman Stella" continue d'évoluer vers une architecture encore plus moderne (source : Léritaz Nout Zansèt Stella, publié par Komkifo Éditions).
- Refuge spirituel des engagés -
Pour comprendre sa naissance, il faut remonter au lendemain de l'abolition de l'esclavage en 1848. Afin de remplacer la main-d'œuvre servile, les grands propriétaires terriens font alors appel à des dizaines de milliers d'engagés, majoritairement venus d'Inde, pour couper la canne et faire tourner les usines de "l'or roux" (source du même livre).
Pour ces engagés hommes et femmes arrachés à leur terre natale, confrontés à la dureté d'un quotidien fait d'exil et de labeur, la foi devint le rempart ultime, une source de résilience et de dignité face à l'adversité.
Ancré sur la côte ouest, le temple "Tabisman" Stella demeure un haut lieu culturel et spirituel incontournable. Sous la gestion dévouée de l'Association Shivaïste du Temple "Tabisman" Stella Matutina, il continue aujourd'hui encore de faire battre le cœur de rituels ancestraux. Il préserve ainsi des traditions venues d'Inde par-delà l'océan Indien, bravant le temps et la fermeture de l'usine en 1978 (source du livre "Léritaz nout zansèt Stella").
Si le Musée Stella Matutina veille précieusement sur les vestiges de l'épopée sucrière, le temple "Tabisman" en demeure l'âme vivante. Loin d'être un simple jalon du passé, il incarne le trait d'union, physique et spirituel, qui rattache la Réunion d'aujourd'hui à la mémoire de nos ancêtres.
- Le gardien de l'âme des engagés -
Lorsque l'usine de Stella Matutina a définitivement arrêté ses machines en 1978, avant de renaître sous la forme d'un musée en 1991, une transition majeure s'est opérée. Pour de nombreux anciens travailleurs, le temple est alors devenu le dernier bastion de leur identité, un repère immuable face aux bouleversements du temps.
C'est là que réside toute la force et la singularité du temple Stella. Alors que les cheminées et les broyeurs se sont tus, le sanctuaire est resté debout, habité par ses fidèles. Il demeure le gardien de la mémoire des engagés, un espace sacré où les offrandes, les chants, le son des tambours et des prières n'ont jamais cessé de résonner. Il est le témoin de la sueur des anciens, des combats sociaux menés à l'ombre de l'usine, et de la transmission intergénérationnelle.
- Le "vivre-ensemble" une construction quotidienne -
Au-delà de sa vocation première, les temples s'imposent encore comme un magnifique carrefour du vivre-ensemble. Nés dans la promiscuité des camps d'engagés où se côtoyaient des populations d'horizons divers (cafres, malbars, malgaches, créoles....), ces lieux nous ont appris très tôt l'art du dialogue, du métissage culturel, du respect mutuel et du vivre-ensemble.
À Stella, la spiritualité hindoue ne s'enferme pas sur elle-même, elle s'offre en partage. Le temple est devenu un repère pour les Réunionnais, un espace de tolérance où les cultures s'enrichissent mutuellement plutôt que de se fragmenter. En accueillant chacun, quels que soient son origine ou ses choix de croyance, il rappelle que la cohésion réunionnaise n'est pas un concept abstrait, mais une construction quotidienne cimentée par le respect de l'Autre et à la tolérance.
En définitive, les temples dépassent le simple cadre cultuel pour s'imposer comme pilier de l'identité réunionnaise. En maintenant vivante la flamme de la mémoire là où d'autres vestiges se sont endormis, ils nous rappellent que l'histoire d'une île ne s'écrit pas seulement dans les vitrines des musées, mais dans le souffle continu de ceux qui l'honorent.
Protéger et faire vivre la foi des temples tamouls, c'est refuser l'oubli. C'est garantir que la voix des engagés, gravée dans la terre de Stella et des autres usines sucrières, continue d'éclairer les générations futures.
Bâtir notre vivre-ensemble par la foi en notre humanité commune, plutôt que par la seule contrainte de la loi, c'est choisir d'unir nos cœurs par la force invisible de la confiance et du respect partagé.
Même dans les moments difficiles, l'histoire nous enseigne que les conflits s'allument par des faits mal compris et s'éteignent par la parole ! C’est pourquoi je demeure convaincu que la foi dans le dialogue reste le remède ultime à tous les conflits.

L'essence même de son livre sur l'histoire des engagés, de la sucrerie, de la canne et des femmes et des hommes....que j'ai sublimée avec son écriture et style simple et engagé... J'espère que ce beau livre sera sûrement en lice pour le prix Agnès Guéneau ?
Un article de grande sagesse et instructif. Merci M. Comorassamy. Je vous conseille de lire son livre " Léritaz nout zansèt Stella " un grand chapitre est dédié sur le temple de Stella mais pas que ....