Tibune lire de Maître Brigitte Hoarau, avocate au Barreau de Saint-Pierre

La parole des victimes ne peut plus être ignorée

  • Publié le 6 juin 2026 à 18:12
  • Actualisé le 6 juin 2026 à 18:14
Brigitte Hoarau

Je suis en colère. Comme beaucoup de citoyens, comme beaucoup de parents, mais aussi en tant qu’avocat de victimes, après le drame qui a frappé la petite Lyhana. Depuis ce drame, les mêmes mots reviennent : "dysfonctionnement", "erreur", "faille". Mais appelons les choses par leur nom.

Lorsqu’au moins plusieurs personnes avaient déjà signalé des faits ou déposé plainte, nous ne sommes plus face à un simple dysfonctionnement administratif. ous sommes confrontés à un problème plus profond : celui de la prise en compte de la parole des victimes dans notre société et dans notre système judiciaire.

Car derrière chaque plainte, derrière chaque signalement, il y a un parcours souvent terrible. Contrairement à certaines idées reçues, rien n’est plus difficile que de dénoncer des violences.

Rien n’est plus difficile que de franchir la porte d’un commissariat ou d’une brigade de gendarmerie pour raconter l’indicible. Rien n’est plus difficile pour un enfant que de répéter devant des policiers, des gendarmes, des psychologues ou des magistrats des faits qui l’ont profondément marqué.

Et pourtant, trop souvent, ces victimes ne sont pas accueillies comme des personnes en souffrance. Elles sont accueillies avec le soupçon. Leur parole est disséquée, remise en question, confrontée à des exigences de preuve parfois impossibles à satisfaire. Elles entament alors un véritable parcours du combattant, jalonné de violences institutionnelles qui s’ajoutent aux violences déjà subies.

Pendant ce temps, combien de personnes mises en cause ne sont même pas entendues rapidement dans certaines procédures ! Combien de temps après une dénonciation doit- on attendre pour que le mis en cause soit au moins entendu, s'explique !

Des mois des années quelque fois juste pour ça ! Et les victimes sont exposées entre temps au tribunal médiatique ! Combien de dossiers s’enlisent pendant des mois, voire des années ?

Bien sûr, la présomption d’innocence est un principe fondamental de notre État de droit. Elle doit être protégée. Mais quand parlerons-nous aussi de la présomption de souffrance des victimes ? Quand reconnaîtrons-nous que celles et ceux qui dénoncent des violences ne le font pas par plaisir, mais parce qu’ils cherchent désespérément à être entendus et protégés ?

Aujourd’hui encore, dans la procédure pénale française, il est fréquent que les victimes doivent attendre une confrontation devant un juge d’instruction ou parfois même le procès pour que certaines questions essentielles puissent enfin être posées à la personne mise en cause.

Autrement dit, on demande à des victimes, souvent fragilisées, parfois à des enfants, d’attendre les moments les plus traumatisants de la procédure pour obtenir des réponses et accéder réellement à la parole de celui qu’elles accusent.

Cette situation n’est plus acceptable !

Nos parlementaires connaissent ces difficultés. De nombreux députés sont eux-mêmes avocats et savent parfaitement les obstacles auxquels les victimes sont confrontées chaque jour. Alors pourquoi la cause des victimes reste-t-elle si souvent reléguée au second plan ? Pourquoi les réformes nécessaires tardent-elles autant ?

La protection de l’enfance et la défense des victimes devraient constituer une priorité nationale absolue.

Car au-delà du drame de Lyhana, c’est une question de société qui est posée. Une société qui peine à entendre ses victimes est une société qui s’affaiblit. Une société qui laisse des alertes sans réponse est une société qui prend le risque de nouveaux drames.

Notre société est malade lorsqu’elle doute systématiquement de ceux qui dénoncent des violences. Notre droit est malade lorsqu’il ne permet pas toujours d’apporter des réponses rapides, efficaces et protectrices.

Les dysfonctionnements sont nombreux. Ils continueront à produire les mêmes conséquences si nous refusons de les regarder en face.

Il est temps de réagir. Il est temps d’écouter réellement les victimes. Il est temps de protéger nos enfants. Il est temps que la parole des victimes cesse d’être un cri dans le désert.

Parce qu’après chaque drame, l’indignation ne suffit plus. Ce sont désormais des actes que les victimes attendent. Et que notre conscience collective exige.

Maître Brigitte Hoarau
Avocate au Barreau de Saint-Pierre

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