Dans un petit pays, au fin fond d’une région, vivait jadis un Père, homme de conviction. Il cultivait la terre, et, durant maintes années, pour conquérir la Mairie, livra maintes batailles acharnées. (Photo d'illustration Richard Bouhet / www.imazpress.com)
Il finit par gagner le fauteuil tant convoité, et très longtemps, sut s’y faire respecter.
Mais comme tout vieux renard connaît le temps qui passe, il songea qu’un beau jour il faudrait céder sa place.
Deux rejetons fruits de ses vieux travaux, avaient quitté la terre pour suivre d’autres chemins nouveaux. L’un devint Docteur, et l’autre, pêcheur.
Le Père, en bon patriarche, avait, durant sa vie, mis ses petits à l’abri des soucis et des ennuis.
Et lorsque vint enfin l’heure de la retraite, il rêva de repos, d’une existence plus discrète.
Mais ses deux grands enfants, voyez-vous le mystère, ne voyaient pas la Mairie comme une chose ordinaire.
À leurs yeux, semblait-il, depuis le temps des aïeux, elle ressemblait fort à quelque héritage précieux.
« Cette place est à nous ! » pensaient-ils en silence, « Elle revient à la famille, par droit de succession, semble-t-il, en substance ! »
Le Docteur, premier fils, fort rempli de fierté, se croyait destiné aux plus hautes dignités.
Il avait bien tenté, auprès des siens, quelques combats, mais l’amitié des proches ne lui suffisait pas.
Grâce aux soutiens du Père, il obtint quelque mandat, Conseiller départemental, mais plus loin, il n’alla pas.
Et son orgueil, dit-on, dépassait sa stature, on le voyait de loin, sans même une monture !
Le Pêcheur, de son côté, prospère et fortuné, regardait son frère avec un œil étonné.
Pourquoi donc le Docteur aurait-il le privilège, de recueillir un jour les fruits de ce vieux siège ?
La jalousie, parfois, sait pousser comme l’herbe, elle commence en silence et finit en gerbe.
Le Pêcheur se dit donc : « Puisque mon frère y prétend, je prendrai sa place, et nous verrons bien avant ! »
Arrivèrent les élections, les deux chers frangins, Au lieu de faire front, se lancèrent des parpaings.
Ils s’affrontèrent alors devant tout le village, transformant le scrutin en véritable carnage.
On les voyait si furieux, si prompts à se combattre, que plus d’un citoyen se demandait :
« Mais ces deux-là sont-ils vraiment nés du même ventre ? »
Le vieux Père, lui, regardait ses deux garçons, partagé entre l’amour et les élections.
Choisir l’un des deux, c’était froisser l’autre, et perdre la moitié d’un héritier contre l’autre.
Alors, Père aimant, il ne trancha point le débat, car entre ses deux enfants, on ne choisissait pas.
Vint le second tour, avec son étrange alliance, les deux frères réunis, mais sans grande confiance.
Ils se regardaient de travers, comme deux chiens de faïence, tout en jurant pourtant leur parfaite concordance.
Mais voilà qu’au scrutin, malgré leurs petits arrangements, le sort leur fit subir quelques désagréments :
L’adversaire, finalement, sortit victorieux, et les deux héritiers repartirent fort malheureux.
Le bilan fut cruel, presque extraordinaire, le Père avait perdu, le Docteur perdait son air,
Le Pêcheur avait perdu, et, comble du malheur, tous avaient perdu face au même adversaire !
Alors l’orgueil du Docteur gonfla comme une voile, et la jalousie du Pêcheur monta jusqu’aux étoiles.
Car la Mairie, toujours, n’était point revenue, dans la maison familiale tant espérée et attendue.
Dès lors, plutôt que d’attendre un prochain scrutin, ils entreprirent de rendre le quotidien moins serein.
Le nouvel élu devint leur cible favorite, et chaque jour apporta sa nouvelle petite poursuite.
Le village, attristé, regardait ce grand théâtre, deux frères contre un homme, quel spectacle !
Et comme les urnes semblèrent trop difficiles à manier, Ils décidèrent alors de se méfier.
« Puisque les électeurs ne veulent pas nous entendre, allons donc devant les juges, qui sauront bien nous comprendre ! »
Ils fouillèrent la loi, comme on fouille une rivière, dans l’espoir d’y trouver quelque pépite judiciaire.
Puis vint un jeudi, jour miraculeux, où la Justice eu pitié d’eux.
Une décision, ou plutôt une perspective, fit renaître chez eux une espérance vive.
« Cette fois, c’est gagné ! » cria le Docteur ravi. « La Mairie reviendra ! » s’écria le Pêcheur aussi.
Avant même que le juge ait rendu son dernier mot, les voilà dans la presse, et sur les réseaux.
Ils vendaient déjà la peau de l’ours, avant même d’avoir gagné la moindre course !
Le village était étonné, certains levaient les bras : « Messieurs les héritiers, doucement ! N’allez pas si vite !
La Justice n’a point encore rendu son verdict, t vous fêtez déjà ce qui n’existe pas ! »
Car dans leur grande ardeur à récupérer le trône, ils en oubliaient presque ceux qui glissent un bulletin dans l’urne. Le citoyen, le vrai, celui qui vote en conscience, semblait soudain compter moins que leur vieille espérance.
Et voici donc, lecteur, où s’arrête mon récit : Le juge n’a pas encore dit son dernier « oui ». Le Pêcheur rêve déjà, le Docteur se voit roi,
Une élection n’est point un héritage, même lorsqu’un vieux nom règne depuis plusieurs âges.
Ainsi va la politique, en ce petit pays, on perd une élection, puis l’on saisit la Justice.
Georges Donald Potola
