Tribune libre de l'UFR

Lettre ouverte à la présidente du Medef

  • Publié le 1 septembre 2026 à 17:33
  • Actualisé le 1 septembre 2026 à 21:07
conférence des acteurs économiques

Quelle économie voulons-nous pour La Réunion ? À la suite de la participation de Katy Hoarau, présidente du MEDEF Réunion, à la matinale de Réunion La 1ère ce lundi 31 août, l’Union des Femmes Réunionnaises (UFR) souhaite réagir aux déclarations et aux orientations qu’elle a présentées concernant l’avenir économique de notre territoire. (Photo d'illustration Richard Bouhet/www.imazpress.com)

Quelle économie voulons-nous ? Pour qui crée-t-elle de la richesse ? Et comment cette richesse est-elle partagée ?

Ce sont les trois questions qui doivent être au cœur du débat sur l’avenir économique de La Réunion. Elles prennent une résonance particulière pour les femmes réunionnaises aujourd’hui parce qu’une femme est à la tête du MEDEF Réunion.

L’organisation féministe qu’est l’UFR, depuis bientôt 70 ans, s’adresse à la présidente du MEDEF Réunion, qui porte aujourd’hui l’ambition de construire une « économie réunionnaise robuste » «  une prospérité partagée ».

Qu’est-ce qu’une économie robuste pour La Réunion ? Une économie est-elle robuste simplement parce qu’elle est compétitive, capable d’attirer des investissements, de soutenir ses entreprises et de résister aux crises ? Ou une économie véritablement robuste doit-elle aussi être capable de faire vivre dignement sa population, de créer des emplois de qualité, de garantir des revenus suffisants, de former sa jeunesse, de conserver ses compétences et de partager la richesse produite ?

Pour nous, la réponse est claire. Une économie réunionnaise véritablement robuste doit être à la fois productive et socialement juste. Elle doit créer de la richesse, mais aussi permettre à celles et ceux qui la créent d’en bénéficier.

Car la question n’est pas seulement de savoir combien de richesse nous produisons. Elle est de savoir pour qui nous la produisons et comment nous la partageons.

Et cette question est indissociable de celle de l’égalité entre les femmes et les hommes. Une économie ne peut pas être robuste si la richesse créée se concentre tandis qu’une partie de la population peine à vivre dignement de son travail. Une économie ne peut pas être considérée comme robuste si elle repose sur des femmes majoritaires dans les emplois précaires, sous-rémunérés ou à temps partiel, mais minoritaires dans les lieux où se prennent les décisions.

Elle ne peut pas être robuste si elle bénéficie du travail domestique, familial et social des femmes tout en laissant ce travail largement invisible.

Une économie robuste doit donc aussi être une économie juste, une économie qui partage la richesse et qui garantit aux femmes comme aux hommes leur pleine place dans la création de valeur et dans les lieux de décision.

Dans l’intervention de la présidente du Medef, le pouvoir d’achat n’est évoqué qu’en passant. Les familles réunionnaises, la pauvreté, les bas salaires, la précarité, le coût de la vie et les inégalités ne sont pas au cœur du diagnostic. Pourtant, une économie ne peut être véritablement robuste si celles et ceux qui la font vivre peinent à vivre dignement de leur travail.

La présidente du MEDEF appelle à une « prospérité partagée ». Nous lui demandons donc : comment cette prospérité sera-t-elle réellement partagée ? Quelle place pour les salaires ? Quelle réponse au pouvoir d’achat ? Quelle attention aux familles ? Quelle reconnaissance pour les métiers du soin, largement féminisés ? Quelle place pour les femmes dans les responsabilités économiques ?

Car une prospérité qui ne permet pas aux familles de mieux vivre, aux salariés de mieux vivre de leur travail et aux femmes de gagner en autonomie et en responsabilités ne peut être qualifiée de prospérité véritablement partagée.

Nous partageons d’abord l’idée que La Réunion doit davantage maîtriser son développement économique. Réduire nos vulnérabilités, produire davantage localement, créer de la valeur sur notre territoire et renforcer nos filières sont des objectifs que nous pouvons partager. Les crises successives ont montré les fragilités d’une économie insulaire fortement dépendante des approvisionnements extérieurs.

Nous partageons également l’ambition de mieux inscrire La Réunion dans son environnement régional de l’océan Indien. Notre territoire ne doit pas seulement regarder vers l’Europe et l’Hexagone. Il doit pleinement assumer sa position géographique et renforcer ses échanges économiques, universitaires et humains avec les pays de notre environnement régional.

Nous pouvons également nous retrouver sur la nécessité de former notre jeunesse, de développer l’apprentissage, de rapprocher la formation des besoins économiques et de permettre aux compétences réunionnaises de trouver leur place ici.

Mais cette ambition doit intégrer pleinement les jeunes femmes. Elles doivent pouvoir accéder aux formations, notamment dans les secteurs scientifiques, techniques, industriels et numériques, où elles restent encore sous-représentées. L’orientation ne doit plus reproduire les stéréotypes qui enferment les femmes dans quelques métiers dits « féminins », souvent moins reconnus et moins rémunérés.

Enfin, nous partageons l’idée que le développement économique ne peut pas être pensé sans dialogue. Entreprises, salariés, organisations syndicales, collectivités, Université et ensemble des forces vives doivent pouvoir participer à la définition de notre trajectoire.

Ce dialogue doit aussi garantir une représentation réelle des femmes et prendre en compte leur expérience du monde du travail. Sur ces sujets, un espace réel de travail commun existe. Mais les divergences sont importantes.

La première porte sur la conception même de la création de richesse. Nous ne considérons pas que créer de la valeur suffit en soi. La question essentielle est : quelle valeur crée-t-on, pour qui et comment est-elle répartie ?

Une économie peut être dynamique tout en produisant de fortes inégalités. Elle peut créer de la richesse sans que les salariés en bénéficient suffisamment, sans améliorer réellement le pouvoir d’achat et sans permettre aux Réunionnaises et aux Réunionnais d’accéder aux emplois les plus qualifiés et aux postes de responsabilité.

La croissance n’est pas une fin en soi. La richesse créée doit pouvoir être mieux partagée. C’est une question de justice sociale, mais aussi d’efficacité économique.

Car lorsque les revenus du travail sont trop faibles, lorsque les écarts de richesse se creusent et qu’une partie importante de la population doit restreindre sa consommation, c’est toute l’économie locale qui en souffre.

C’est ici que nous devons être très clairs. Le discours sur la « compétitivité » ne doit pas devenir un discours contre les salaires. Le raisonnement patronal classique peut être résumé ainsi : coût du travail, compétitivité, emploi.

Mais à La Réunion, il faut introduire une autre chaîne : bas salaires → faible pouvoir d’achat → consommation contrainte → fragilisation du tissu économique local.

Autrement dit, le salaire n’est pas seulement une charge pour l’entreprise : c’est aussi le revenu qui fait fonctionner l’économie réunionnaise. Dans une économie insulaire comme la nôtre, où une grande partie de l’activité repose sur la consommation locale, cette réalité est essentielle. Défendre la compétitivité ne peut donc pas signifier demander toujours davantage d’efforts aux salariés.

Une économie robuste doit aussi être une économie qui rémunère correctement le travail. Les salaires doivent permettre de vivre dignement, de se loger, de se déplacer, de se former et de faire face aux dépenses de la vie quotidienne. Et lorsque les salaires progressent, ce sont aussi les commerces, les services, les artisans et l’ensemble de l’économie locale qui peuvent bénéficier d’une demande plus dynamique.

Cette question est encore plus importante pour les femmes. Elles sont nombreuses à occuper les emplois les moins rémunérés et à subir des temps partiels qui ne correspondent pas toujours à leur choix. La précarité salariale fragilise leur autonomie économique, leur capacité à se loger, à se déplacer, à se former et à se protéger face aux accidents de la vie.

Nous pouvons donc défendre la compétitivité de nos entreprises sans accepter que celle-ci repose principalement sur la modération salariale ou la compression du coût du travail.

Une entreprise compétitive doit pouvoir investir, innover, se développer et mieux rémunérer celles et ceux qui créent la richesse. Elle doit également garantir l’égalité professionnelle : à travail égal, salaire égal, accès égal à la formation, aux promotions, aux responsabilités et aux décisions. La compétitivité ne peut pas être un autre nom donné à la précarité, ni une justification au maintien des inégalités entre les femmes et les hommes.

Une économie robuste ne peut pas être une économie où la richesse produite se concentre entre quelques mains tandis qu’une part importante de la population peine à vivre dignement de son travail. Créer de la richesse est nécessaire. La partager équitablement est indispensable.

Le partage des richesses passe d’abord par la rémunération du travail. Il passe aussi par la qualité des emplois, la protection sociale, l’accès aux services publics, la fiscalité et la capacité des pouvoirs publics à investir dans les biens collectifs. Il ne s’agit pas d’opposer ceux qui entreprennent à ceux qui travaillent dans leur entreprise.

Il s’agit de reconnaître que la richesse est créée collectivement : par les entrepreneurs qui investissent et prennent des risques, mais aussi par les salariés qui produisent, les services publics qui forment, soignent et accompagnent, et par l’ensemble des acteurs qui font fonctionner notre économie.

À La Réunion, cette richesse doit davantage circuler dans l’économie locale et bénéficier à la population. Le partage de la valeur doit donc devenir un objectif central de toute politique économique.

La présidente du MEDEF a cité la Silver Economy parmi les secteurs susceptibles de créer de l’emploi et de l’activité. Nous disons : oui, mais à condition de reconnaître celles qui prennent soin. La Silver Economy doit être pleinement intégrée à notre réflexion sur le développement réunionnais.

Avec le vieillissement de la population, les besoins liés à l’accompagnement des personnes âgées, à la prévention de la perte d’autonomie, aux soins, à l’aide à domicile, aux services de proximité, au logement adapté et aux technologies d’assistance vont continuer à progresser. Ce secteur représente un potentiel important de création d’emplois et d’innovation.

Mais il repose déjà très largement sur le travail des femmes. Elles sont majoritaires dans les métiers de l’aide à domicile, du soin, de l’accompagnement, de l’entretien, de l’animation et de l’assistance aux personnes âgées. Elles assurent également, souvent gratuitement, une grande partie de l’aide apportée aux parents âgés, aux proches dépendants et aux personnes en perte d’autonomie.

La Silver Economy ne doit donc pas être pensée uniquement comme un marché à développer ou comme une opportunité pour les entreprises. Elle doit être considérée comme un véritable enjeu de société et de justice sociale. On ne peut pas prétendre construire une économie robuste en développant des services destinés aux personnes âgées tout en maintenant dans la précarité celles qui les accompagnent au quotidien. Les métiers de la dépendance et de l’accompagnement doivent être mieux reconnus, mieux rémunérés et mieux protégés.

Le développement de la Silver Economy doit donc s’accompagner de garanties précises : emplois durables, formations qualifiantes, rémunérations dignes, prise en charge des temps de déplacement, protection contre les risques professionnels et possibilités d’évolution de carrière. Il doit également permettre de soutenir les aidantes familiales, qui sont elles aussi majoritairement des femmes.

Leur engagement ne peut pas rester invisible et reposer uniquement sur leur disponibilité, leur épuisement et leur renoncement à une activité professionnelle. La Silver Economy peut devenir une filière d’avenir pour La Réunion, à condition qu’elle soit fondée sur la qualité des services, la dignité des personnes accompagnées et la reconnaissance de celles et ceux qui prennent soin d’elles. Développer la Silver Economy, oui. Mais pas en faisant des femmes une main-d’œuvre invisible, disponible et sous-rémunérée.

Le MEDEF Réunion affirme représenter plus de 850 entreprises, dont 85 % de TPE et de PME de moins de 50 salariés. Cette réalité doit être pleinement prise en compte. Les petites et moyennes entreprises constituent une part essentielle de notre tissu économique. Elles créent de l’emploi, font vivre nos centres-villes, nos quartiers et nos territoires. Elles sont aussi souvent les premières à subir les surcoûts liés à l’insularité, à l’éloignement et à l’étroitesse du marché.

Il serait donc injuste de mettre sur le même plan le petit entrepreneur qui se bat chaque jour pour maintenir son activité et un grand groupe disposant de moyens financiers considérables.
Nous ne mettons pas toutes les entreprises dans le même panier.

C’est pourquoi nous défendons une politique économique différenciée, qui protège et accompagne prioritairement le tissu productif réunionnais, les TPE, les PME, les artisans, les commerçants et les entrepreneurs qui investissent et créent des emplois sur notre territoire.

Nous reconnaissons les contraintes particulières qui pèsent sur nos entreprises : coûts d’approvisionnement, coût de l’énergie, éloignement, difficultés de recrutement, concurrence extérieure ou encore taille limitée du marché.

Mais nous refusons que la compétitivité soit réduite à une seule réponse : réduire le coût du travail et multiplier les dispositifs d’aide aux entreprises. L’argent public doit produire des résultats pour le territoire : emplois, formation, investissements, qualifications, développement des filières locales et amélioration des conditions de travail. Les aides publiques doivent aussi contribuer à l’égalité professionnelle.

Elles ne peuvent pas soutenir des entreprises qui maintiennent des écarts de rémunération, qui excluent les femmes des postes de responsabilité ou qui ne prennent pas en compte les contraintes liées à la parentalité. Les entreprises bénéficiant d’aides publiques doivent pouvoir être évaluées sur des critères précis : création d’emplois durables, égalité salariale, accès des femmes aux responsabilités, lutte contre les discriminations, amélioration des conditions de travail et prévention des violences sexistes et sexuelles.

Les aides publiques sont légitimes lorsqu’elles accompagnent un projet utile au territoire. Elles doivent toutefois pouvoir être évaluées et, lorsque cela est nécessaire, assorties de contreparties.

Oui, nous voulons produire davantage à La Réunion. Oui, nous voulons développer l’industrie, l’agriculture, l’agroalimentaire, le numérique, l’énergie, le tourisme, l’économie circulaire et les nouvelles filières. Oui, nous voulons renforcer nos échanges avec l’océan Indien.

Mais nous voulons également que la valeur créée ici bénéficie davantage aux Réunionnaises et aux Réunionnais. La question n’est donc pas seulement de savoir comment attirer des compétences ou des capitaux à La Réunion. Elle est aussi de savoir comment faire confiance aux Réunionnaises et aux Réunionnais, leur permettre de rester, de revenir et d’accéder aux responsabilités économiques.

Cette exigence doit être particulièrement forte pour les femmes.

Elles doivent pouvoir accéder à tous les secteurs d’activité, y compris ceux qui restent très masculins, et être présentes dans les conseils d’administration, les directions d’entreprise, les organisations professionnelles, les chambres consulaires et les lieux où se prennent les décisions économiques.

Une économie robuste ne peut pas être une économie dans laquelle les Réunionnais seraient durablement cantonnés aux emplois d’exécution tandis que les fonctions de décision seraient exercées ailleurs ou par d’autres. Elle ne peut pas non plus être une économie dans laquelle les Réunionnaises seraient majoritaires dans les emplois précaires et minoritaires dans les postes de pouvoir.

La question économique ne peut pas être séparée de celle de la répartition des responsabilités familiales. Les femmes continuent d’assumer une part importante du travail domestique, de l’éducation des enfants, de l’accompagnement des personnes âgées et de l’aide aux proches dépendants. Ce travail est indispensable au fonctionnement de la société, mais il reste largement invisible et insuffisamment reconnu.

Cette situation a des conséquences directes sur leur vie professionnelle : choix d’un temps partiel, refus d’une promotion, interruption de carrière, renoncement à une formation ou limitation de la mobilité. Une économie robuste doit donc investir dans les services publics et les équipements qui permettent de mieux concilier vie professionnelle et vie personnelle : crèches accessibles, accueil périscolaire, transports adaptés, accompagnement des personnes âgées et soutien aux familles monoparentales.

Elle doit également garantir des conditions de travail compatibles avec la vie familiale, sans faire peser sur les femmes la responsabilité de cette conciliation. La parentalité ne doit pas être un frein à la carrière des femmes, pas plus qu’elle ne doit justifier leur éloignement des postes de responsabilité.

Nous ne voulons pas simplement une économie « robuste ». Nous voulons une économie « robuste », juste et égalitaire.

Une économie qui protège ses entreprises, mais aussi ses salariés.

Une économie qui crée de la richesse, mais qui veille à son partage.

Une économie qui encourage l’investissement, mais qui exige en retour des retombées pour le territoire.

Une économie qui développe la production locale, mais qui fait circuler davantage la valeur créée localement.

Une économie qui considère les salaires non seulement comme un coût, mais comme un moteur du pouvoir d’achat et de l’activité.

Une économie qui forme sa jeunesse, filles et garçons, sans reproduire les orientations professionnelles traditionnelles.

Une économie qui donne réellement aux femmes accès aux emplois qualifiés, aux meilleurs salaires et aux responsabilités.

Une économie qui garantit l’égalité professionnelle et lutte contre toutes les formes de discrimination.

Une économie qui soutient les entrepreneurs, mais qui ne confond pas les intérêts des TPE et PME avec ceux des grands groupes.

Une économie qui reconnaît le travail domestique et les responsabilités familiales, au lieu de les faire peser principalement sur les femmes.

Une économie qui développe la Silver Economy, mais qui reconnaît et rémunère justement celles et ceux qui prennent soin des autres.

Une économie ouverte sur l’océan Indien, mais qui renforce notre capacité à maîtriser notre propre développement.

Notre responsabilité collective est de faire émerger un modèle de développement qui permette à La Réunion de créer davantage de richesse, de mieux résister aux crises et de renforcer son autonomie économique, tout en faisant en sorte que cette richesse soit mieux partagée et profite davantage à celles et ceux qui vivent, travaillent et construisent leur avenir ici.

Car au fond, la vraie question n’est pas seulement de savoir si notre économie est robuste. C’est de savoir pour qui elle est robuste, comment la richesse est partagée, quelle place elle donne aux travailleurs et aux femmes, et si elle leur permet réellement de vivre, de travailler et de décider à égalité.

guest
0 Commentaires