Tribune libre d'Annie Pignolet Dumont

Maloya, mérite, réflexion sur le prolétariat, la créolitude et la préférence régionale : pour une Réunion maîtresse de son destin ?

  • Publié le 18 juin 2026 à 10:43
  • Actualisé le 18 juin 2026 à 10:45
Maloya rouleur

La Réunion traverse une période de questionnements profonds. Les polémiques récentes autour du maloya, de la place des Réunionnais dans leur propre territoire ou encore de la notion de "privilège zorey" témoignent d'un malaise réel. Pourtant, ces débats sont trop souvent enfermés dans une grille de lecture raciale qui empêche de comprendre les véritables enjeux (Photo d'illustration www.imazpress.com)

La question fondamentale n'est pas de savoir qui est blanc, noir, malbar, cafre, chinois ou zarab. La véritable question est de savoir comment permettre aux Réunionnais de participer pleinement au développement économique, culturel et institutionnel de leur île.

Le débat autour du maloya illustre parfaitement cette réalité.

Le maloya est un patrimoine culturel exceptionnel, forgé par l'histoire du peuple réunionnais et reconnu comme un élément majeur de son identité. Mais il est également devenu une activité économique à part entière, générant des financements publics, des programmations artistiques, des tournées et une visibilité internationale.

Dès lors, la question n'est pas celle de l'origine des artistes qui le pratiquent. Elle est celle de l'accès aux opportunités. Qui décide des programmations ? Qui attribue les subventions ? Qui bénéficie des réseaux de diffusion ? Qui contrôle les institutions culturelles ?

Lorsque des artistes profondément enracinés dans la tradition réunionnaise éprouvent des difficultés à accéder aux mêmes ressources que d'autres acteurs mieux connectés aux réseaux institutionnels, le problème n'est pas ethnique. Il relève de la justice sociale, de la transparence et de l'égalité des chances.

Cette réflexion dépasse largement le cadre culturel. Elle touche l'ensemble du fonctionnement économique de notre territoire.

Depuis plusieurs décennies, La Réunion connaît une situation paradoxale. L'île forme chaque année des jeunes diplômés talentueux, compétents et ambitieux. Pourtant, nombre d'entre eux rencontrent des obstacles considérables pour accéder aux postes à responsabilité, aux fonctions de direction ou aux réseaux d'influence.

Dans le même temps, une partie importante des emplois les plus qualifiés demeure occupée par des personnes arrivant de l'extérieur du territoire. Il ne s'agit pas de remettre en cause leurs compétences ni leur légitimité individuelle. Beaucoup apportent une contribution réelle à l'île.

Mais il serait tout aussi irresponsable d'ignorer les déséquilibres structurels qui existent.

L'insularité crée des contraintes particulières. Les opportunités sont moins nombreuses qu'en métropole. Les réseaux professionnels jouent un rôle déterminant. Les décisions stratégiques sont souvent prises loin du territoire. Dans ces conditions, les Réunionnais ne peuvent être placés dans une situation de concurrence totalement abstraite, comme si les conditions de départ étaient identiques pour tous.

La question qui se pose est donc celle de la préférence régionale.

Cette notion ne doit pas être caricaturée. Elle ne relève ni du racisme, ni de la xénophobie, ni du repli identitaire.

La préférence régionale consiste à reconnaître qu'un territoire a intérêt à favoriser l'intégration professionnelle de celles et ceux qui y vivent durablement, qui en connaissent les réalités et qui ont vocation à y construire leur avenir.

Cette logique existe sous différentes formes dans de nombreux territoires confrontés à des contraintes géographiques ou économiques spécifiques. Elle répond à un objectif simple : empêcher la fuite des talents et renforcer la cohésion sociale.

À compétences égales, la connaissance du territoire, l'engagement local et la volonté de contribuer durablement à son développement doivent être considérés comme des atouts.

Cette approche est parfaitement compatible avec les principes républicains.

L'égalité ne consiste pas à ignorer les réalités territoriales. Elle consiste à donner à chaque citoyen des chances réelles de réussite, quel que soit l'endroit où il est né.

Or aujourd'hui, trop de jeunes Réunionnais ont le sentiment que les postes les plus stratégiques leur échappent. Trop de familles constatent que l'ascenseur social fonctionne difficilement. Trop d'entrepreneurs se heurtent à des circuits de décision éloignés du terrain.

La véritable fracture qui traverse La Réunion n'est donc pas raciale mais sociale.

D'un côté se trouvent ceux qui disposent des réseaux, des capitaux, des positions acquises et des moyens d'influence. De l'autre, une majorité de travailleurs, de fonctionnaires, d'agriculteurs, d'artisans, d'employés, de petits entrepreneurs et de jeunes diplômés qui aspirent simplement à vivre dignement du fruit de leur travail.

Cette élite n'est pas définie par sa couleur de peau. Elle est diverse dans ses origines. On y trouve des Réunionnais comme des personnes venues d'ailleurs. Ce qui les rassemble n'est pas leur identité mais leur position sociale.

Cette fracture n'est pas tombée du ciel. Elle a une histoire, que la bien-pensance préfère taire plutôt que regarder en face. Le 20 décembre 1848, lorsque Sarda Garriga proclame l'abolition de l'esclavage à La Réunion, les propriétaires sont indemnisés - 671 francs or par esclave libéré -, tandis que les esclaves eux-mêmes ne reçoivent rien.

Dans les années qui suivent, près de 200.000 travailleurs engagés, venus principalement d'Inde puis de Chine, sont importés pour maintenir la production sucrière et éviter que la main-d'œuvre libérée n'échappe vraiment au système des grandes habitations.

Puis, après la crise sucrière de 1863, seules les familles disposant déjà des capitaux suffisants pour investir dans les nouvelles machines à sucre ont survécu ; les autres ont disparu, laissant le foncier et l'industrie se concentrer entre quelques mains.

Ce n'est pas un mythe identitaire : c'est un fait économique daté et documenté, qui explique pourquoi une partie du capital et des réseaux de pouvoir réunionnais s'est historiquement reconstituée sur l'exclusion du plus grand nombre, quelle que soit, déjà à l'époque, la couleur de peau de ceux qui en ont profité.

Cette captation ne s'est jamais arrêtée à la sortie de l'esclavage. Elle s'est recomposée. Aux côtés des "zoreys" arrivés avec un capital social construit ailleurs, une partie des "créoles dominants" ceux que leur position historique ou leur intégration aux cercles d'influence a placés du bon côté du système - participent eux aussi à la reproduction de ces blocages.

Les chiffres de l'Insee ne mentent pas, et la bien-pensance ferait bien de s'y confronter plutôt que de les ignorer : entre 1990 et 2017, la part des natifs parmi les cadres réunionnais est passée de 33 % à 47 % - un progrès réel, porté par l'élévation du niveau de formation.

Mais en 2017, seuls 5 % des natifs de La Réunion en âge de travailler détenaient un diplôme de master ou plus, contre 7 % pour les natifs des Antilles et 11 % pour les natifs de la province métropolitaine (Insee Analyses Réunion n° 49, novembre 2020). Voilà le plafond de verre, chiffré et sourcé , pas un sentiment, un fait.

Ajoutons les capitaux extérieurs qui irriguent une partie de notre économie sans jamais s'y enraciner, créant une dépendance qui s'apparente, sur le plan financier, à une forme de néo-colonialisme silencieux.

La bien-pensance d'une certaine gauche bourgeoise, déconnectée du quotidien des familles qui comptent chaque fin de mois, préfère l'anesthésiant du "vivre-ensemble" à l'examen lucide de ces mécanismes. Ce n'est pas du courage politique, c'est du confort idéologique.

Il serait injuste et inexact de réduire le pouvoir économique réunionnais à ces seuls héritages. Il existe aussi, sur notre île, un pouvoir économique d'origine prolétaire, patiemment forgé au fil des années par celles et ceux qui sont partis de rien et ont bâti, sans réseau ni capital de départ, une réussite bien réelle.

Avec cette réussite-là, il convient de composer plutôt que de la combattre - et je suis convaincue que ceux qui l'ont construite en seraient fiers.

C'est dans cet esprit gaulliste, de droite centriste et travailliste, que je crois en un maillage transpartisan : une alliance de celles et ceux pour qui la réussite individuelle n'est pas incompatible avec l'intérêt collectif, et pour qui l'émancipation économique est la condition de la liberté réelle.

Et puisque certains à droite s'étonnent qu'on puisse être gaulliste et défendre la préférence locale, posons la question directement : n'est-ce pas une forme de Gaullisme contre Gaullisme, où l'unité nationale proclamée prime sur la réalité vécue des territoires ?

De la même manière, le monde populaire réunionnais est lui aussi profondément divers.

La lutte essentielle du XXIe siècle à La Réunion n'oppose donc pas des communautés. Elle oppose une logique de concentration des opportunités à une exigence de démocratisation de la réussite.

Face à cette situation, il est nécessaire de construire une véritable doctrine du développement réunionnais.

L'objectif n'est pas de rompre avec la France ; bien au contraire…

La Réunion doit demeurer pleinement française tout en assumant davantage ses spécificités. Une République forte est une République capable de reconnaître la diversité de ses territoires et de leur donner les moyens d'agir.

C'est pourquoi nous devons défendre un gaullisme réunionnais.

Un gaullisme de responsabilité, d'enracinement et de mérite.Un gaullisme qui refuse à la fois l'assistanat, le communautarisme et le renoncement économique.

Un gaullisme qui considère que le développement de La Réunion ne viendra ni de la victimisation permanente ni d'un alignement passif sur des modèles conçus ailleurs.

Comme le général de Gaulle avait compris que la grandeur de la France reposait sur sa capacité à décider pour elle-même, les Réunionnais doivent aujourd'hui retrouver la capacité de peser davantage sur leur propre avenir.

Notre ambition n'est pas d'exclure, notre ambition est de permettre à chacun de trouver sa place ; notre ambition n'est pas de remplacer une domination par une autre ; notre ambition est de faire en sorte que les compétences, le travail et l'engagement soient davantage récompensés que les réseaux ou les situations acquise, notre ambition est de bâtir une Réunion forte, confiante en elle-même, ouverte sur le monde mais maîtresse de ses choix.

Le véritable défi n'est pas de savoir qui est d'ici ou d'ailleurs mais bien de faire en sorte que ceux qui vivent, travaillent, investissent et construisent durablement cette île puissent participer pleinement à son destin.

C'est cela, la préférence régionale ; non pas une fermeture, mais une exigence de justice territoriale, de responsabilité collective et d'égalité réelle des chances pour les Réunionnais.

Annie Pignolet Dumont 
Citoyenne- Conseillère municipale-Saint-Paul


 

 

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