Tribune libre

PEC : quand l'égalité républicaine devient un argument pour sacrifier La Réunion

  • Publié le 9 mai 2026 à 12:27
  • Actualisé le 9 mai 2026 à 12:32
Place publique

L'annonce préfectorale du 5 mai est sans précédent : 4 000 contrats PEC en 2026 contre 25.000 il y a deux ans. Derrière les chiffres, une méthode brutale, un argument d'État qui ne résiste pas à l'examen, et une réalité que La Réunion ne peut pas absorber seule. (Photo d'illustration : Richard Bouhet/www.imazpress.com)

Les chiffres sont désormais officiels. Le 5 mai 2026, le préfet de La Réunion a annoncé aux maires réunis en préfecture que l'enveloppe de Parcours Emploi Compétences (PEC) serait ramenée à 4 000 contrats pour 2026, contre 10 000 en 2025 et 25 000 en 2024. La prise en charge de l'État passe simultanément de 50 % du SMIC sur dix mois à 40 % sur six mois. Sur ces 4 000 contrats, les vingt-quatre communes et les cinq intercommunalités de l'île se partageront 800 unités. La commune moyenne dispose désormais d'une trentaine de contrats là où elle en comptait plusieurs centaines l'an passé.

Cette décision est grave. Pas seulement dans ses effets immédiats — bien que ceux-ci soient considérables — mais dans ce qu'elle révèle d'une incompréhension persistante et organisée de la réalité réunionnaise.

- Une méthode inacceptable - 

La forme aggrave le fond. L'annonce a été faite après le vote des budgets communaux 2026. Les collectivités avaient construit leurs équilibres financiers sur la base des dotations antérieures. Ce n'est pas un détail procédural : la sincérité budgétaire est un principe constitutionnel. Présenter aux élus locaux, lors d'une réunion censée introduire les services de l'État, une coupe de 60 % qu'ils n'ont pas les moyens d'absorber et sans document préparatoire, relève d'une désinvolture institutionnelle incompatible avec l'idée même de coopération républicaine.

L'argument de l'État ne résiste pas à l'examen

La préfecture fait valoir que La Réunion conserve 25 % de l'enveloppe nationale de PEC — comme si cette proportion constituait un privilège.

Elle devrait, au contraire, être lue comme la reconnaissance officielle d'une réalité structurelle : notre île représente environ 1 % de la population française, mais supporte un taux de chômage de 16 % de la population active et de 25 % chez les moins de trente ans. Recevoir 25 % d'une enveloppe nationale divisée par six, c'est recevoir davantage d'une misère collective — non d'une dotation adaptée à la situation.

Le Préfet avance également que l'insertion par l'activité économique (IAE) affiche un taux de sortie positive de 60 %, contre 21 % pour les PEC, suggérant que l'IAE pourrait constituer un levier de substitution.

L'argument est techniquement inexact. Les PEC ne sont pas, dans leur fonction concrète, des dispositifs d'insertion professionnelle comparables à l'IAE : ils assurent des missions de service public de proximité — accompagnement des élèves en maternelle et élémentaire, restauration scolaire, entretien des espaces publics, accueil dans les CCAS, emplois verts. L'IAE marchande ne peut pas reprendre ces fonctions.

Par ailleurs, les structures d'IAE réunionnaises suivent structurellement 5.600 personnes par an — volume très insuffisant pour absorber les milliers de bénéficiaires que cette coupe va projeter vers l'inactivité.

- Ce que la coupe révèle : l'absence de filet - 

Ce qui est en jeu ici dépasse la question des contrats aidés. Les PEC fonctionnaient, dans la réalité réunionnaise, comme un élément d'un filet de sécurité sociale de fait : ils permettaient à des personnes très éloignées de l'emploi — jeunes sans diplôme, personnes en réinsertion, chômeurs de longue durée — de maintenir un lien avec l'activité, une dignité de travailleurs, une contribution visible à la vie de leur commune.

En les supprimant sans dispositif de substitution structurel, l'État ne fait pas seulement une économie budgétaire. Il retire un élément de sécurité à une population qui ne dispose d'aucun autre appui équivalent dans notre territoire.

Il transfère simultanément la charge sociale vers les collectivités les plus pauvres de France — comme en atteste l'effort exceptionnel du Département, contraint de mobiliser 12 millions d'euros sur fonds propres pour limiter partiellement la casse.

Un filet qu'on coupe sans le remplacer n'est pas une réforme : c'est un abandon. 

- "Donner à chaque territoire les moyens de tenir sa part du contrat social" - 

Ce que nous demandons

Place Publique réclame le rétablissement immédiat d'un volume de PEC cohérent avec la réalité sociale de La Réunion, assorti d'une convention pluriannuelle qui mette fin à l'insécurité budgétaire chronique des collectivités.

Nous demandons que la différenciation territoriale — principe constitutionnellement reconnu — soit appliquée non en rhétorique mais en crédits effectifs.

Et nous demandons que la prochaine réunion entre l'État et les élus réunionnais soit précédée de documents, de concertation et du respect minimal dû à des institutions républicaines qui font face, au quotidien, à des urgences sociales que Paris n'a pas à gérer.

L'égalité républicaine ne consiste pas à traiter pareil ce qui est fondamentalement différent. Elle consiste à donner à chaque territoire les moyens de tenir sa part du contrat social. La Réunion attend que l'État tienne la sienne.

Joël Personné, référent Place Publique La Réunion, membre du Comité Technique National Outre-mer de Place Publique

 

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