Il est essentiel de poser deux définitions. Le privilège, c'est un avantage social, économique, ou de statut accordé à une personne ou un groupe simplement parce qu'il appartient à une catégorie dominante. Ce n'est pas forcément quelque chose que la personne demande ou dont elle a conscience, mais c'est un accès facilité que le reste de la population n'a pas dans les mêmes conditions. Le colonialisme, c'est un système de domination politique, économique et culturelle exercé par une puissance sur un territoire et sa population, dans le but de contrôler ses ressources et sa main-d'œuvre , un système qui s'est construit sur une hiérarchie entre "colons" et "colonisés". Le système n'a jamais eu besoin de garder une étiquette "coloniale" pour continuer à fonctionner sur les mêmes logiques. Le colonialisme n'a jamais eu besoin d'interdire pour dominer : il lui a suffi de garder, tour à tour, la culture sous silence puis sous contrôle. (Photo d'illustration : Richard [email protected])
Et cette logique, on la retrouve partout dans nos dossiers administratifs, dans l'affectation de nos enseignants, dans le sort réservé à notre langue et à notre musique, dans l'accès à la terre et au logement, et jusque dans la question de savoir qui dirige réellement, chez nous.
La connaissance comme outil de pouvoir !
Sous la colonisation, puis après l'abolition de 1848 avec l'engagisme, les esclaves affranchis et les engagés étaient maintenus dans l'illettrisme et exclus de toute connaissance administrative ou juridique.
Résultat : pour signer un contrat de travail, faire valoir un droit, ou accéder à une terre, il fallait obligatoirement passer par un intermédiaire, souvent le colon lui-même ou son représentant. La dépendance n'était pas un hasard : elle était le système.
- Ce mécanisme n'a jamais vraiment disparu, il a juste changé de costume -
Aujourd'hui, ce n'est plus l'illettrisme qu'on impose, c'est la complexité administrative qu'on entretient.
Quand une représentante de la culture dit dans le Sobatkoz que "les artistes réunionnais ne savent pas remplir un dossier", elle inverse le problème : ce n'est pas que les artistes ne savent pas c'est que seul un certain réseau connaît les codes, les bonnes personnes à contacter, le bon vocabulaire à employer dans tous les dispositifs mis en place que ce soit par le Département, la Région etc.
Ceux qui sont dans le réseau déposent et obtiennent.
Ceux qui n'y sont pas restent à la porte, et on leur dit ensuite qu'ils "ne savent pas faire".
Ce même schéma se reproduit à l'échelle politique : des élus qui appliquent des directives venues d'en haut, sans jamais construire eux-mêmes un dossier stratégique et concret pensé pour les intérêts réels de La Réunion.
Comme au temps des administrateurs coloniaux qui exécutaient sans adapter à la réalité du terrain, on a aujourd'hui des responsables qui gèrent...
Le zorey qui vient, le Réunionnais qui part
À l'époque coloniale, les postes d'enseignants et d'administrateurs à La Réunion étaient majoritairement occupés par des Français envoyés depuis la métropole, souvent volontaires, attirés par des primes d'éloignement et des avantages de carrière.
Les Réunionnais, eux, avaient un accès très limité à ces fonctions.
Ce schéma se retrouve, presque à l'identique, dans le mouvement des enseignants aujourd'hui.
Un jeune diplômé réunionnais qui réussit un concours de l'Éducation nationale est intégré dans un mouvement national basé sur un système de points (barème).
Résultat : il peut se retrouver affecté d'office en métropole, parfois très loin de La Réunion, alors même qu'il existe des postes vacants sur l'île. Pendant ce temps, un enseignant venu de métropole qui souhaite venir à La Réunion le fait sur demande, dans le cadre du même mouvement souvent avec, en plus, le bénéfice de la sur-rémunération liée à l'éloignement.
Concrètement : un Réunionnais qui a réussi son concours mais qui est nommé d'abord ailleurs doit ensuite se battre dans ce mouvement pour "rentrer" avec une bonification CIMM (centre des intérêts matériels et moraux), oui, mais seulement s'il en connaît l'existence et sait constituer le dossier justificatif prouvant son attache réelle à l'île.
Pendant ce temps, l'enseignant métropolitain qui demande La Réunion par choix personnel entre dans le même mouvement, sans avoir à prouver une attache historique juste une envie.
Le mouvement national à gestion déconcentrée dans sa forme actuelle découle des lignes directrices de gestion ministérielles de 2019, puis a été réaffirmé par celles d'octobre 2024.
Mais le principe du "mouvement national" avec affectation par barème existe depuis les grandes réformes de gestion des enseignants des années 1980-90 donc bien après la départementalisation de 1946, ce qui confirme notre fil conducteur : le système post-colonial a recréé, avec des outils "neutres" et technocratiques, la même logique de dépendance à la métropole.
Et le député Frédéric Maillot parle lui-même d'un "relent colonial qui ne cesse pas" face à ce système.
La députée Karine Lebon rappelle qu'on a longtemps justifié l'exil de nos jeunes par un manque de qualification et que maintenant qu'ils sont qualifiés, on continue de les faire partir.
C'est là qu'on voit qu'un système peut être écrit dans un langage neutre et produire quand même un effet inégal.
La neutralité du texte n'efface pas le résultat concret.
On pourrait croire que la bonification CIMM protège justement les ultramarins pas dans les faits : ce système est documenté comme défaillant : points perdus par erreur administrative, recours rejetés faute de délai, un dossier qui suppose déjà d'en connaître l'existence.
La question n'est pas de nier le besoin national, mais de refuser qu'il soit toujours résolu au détriment du même territoire.
- Le maloya, le créole, et le roman national imposé -
Le maloya est né dans les camps d'esclaves, chez les Malgaches et les Africains de l'Est déportés sur l'île , un chant, une danse, une manière de garder vivante la mémoire des ancêtres.
Il a été interdit officiellement. Cette interdiction n'a été levée qu'en 1981 vingt ans de clandestinité, où jouer du roulèr, posséder un kayamb pouvait valoir une amende.
Le créole, lui, a été formellement interdit dans les établissements scolaires ; il était banni à l'école et sur les ondes, et des générations d'enfants se sont fait dire "parle bien" en punition d'avoir parlé leur langue maternelle.
Et pendant ce temps, on enseignait à ces mêmes enfants comme partout dans les colonies françaises que leurs ancêtres étaient les Gaulois.
Cette phrase est devenue le symbole d'une école qui n'a jamais eu pour vocation d'émanciper les colonisés, mais de les intégrer à un roman national qui n'était pas le leur, en effaçant leur propre histoire.
Ce qui frappe, c'est le timing d'aujourd'hui.
Le créole à la télé, les kabars et spectacles de maloya en pleine lumière, la reconnaissance UNESCO : tout cela arrive souvent au moment précis où les politiques peinent à convaincre la population sur le terrain économique et social.
Quand le discours du "vivre mieux" ne suffit plus, on va chercher la corde sensible : la culture, la fierté, l'identité.
Ce qui a été interdit pendant plus d'un siècle devient, du jour au lendemain, un outil de communication politique.
Le problème n'est pas que notre culture soit enfin visible c'est qu'elle a longtemps servi de variable d'ajustement : réprimée quand elle dérangeait l'ordre colonial, puis récupérée quand elle devient utile électoralement.
On nous a d'abord confisqué notre voix, puis on nous l'a rendue seulement pour mieux nous distraire.
- La terre et la pierre, un accès à deux vitesses -
Depuis le début de la colonisation au XVIIe siècle, les terres de La Réunion ont été distribuées par concession aux premiers colons, puis massivement concentrées entre les mains des grandes familles de planteurs de canne à sucre les "Gros Blancs".
Les esclaves qui travaillaient cette terre n'y avaient aucun droit.
Après l'abolition de 1848, la majorité des affranchis n'ont reçu ni terre ni compensation : ils sont restés ouvriers agricoles sur les mêmes domaines, dépendants des mêmes propriétaires.
La terre était à ceux qui l'avaient prise par la force, jamais à ceux qui la cultivaient.
Une histoire de défiscalisation qui se répète depuis 70 ans.
Le premier dispositif d'aide fiscale à l'investissement outre-mer date de 1951.
Il a été suivi par la loi Pons en 1986 abrogée en 2000 après qu'un rapport parlementaire (Migaud, 1998) a révélé qu'elle avait surtout servi à des métropolitains fortunés, sans profiter à l'emploi local.
Puis vint la loi Paul en 2001, puis la loi Girardin en 2003 toujours en vigueur, prolongée jusqu'en 2029.
À chaque réforme, le nom change, le scandale se répète parfois, mais le principe reste identique : un contribuable français finance un logement neuf ou du matériel industriel à La Réunion et obtient en retour une réduction d'impôt qui peut dépasser le montant investi.
Cet investisseur n'a jamais besoin de mettre les pieds sur l'île, ni de connaître ses besoins réels en logement.
Ce sont des sociétés de montage spécialisées, basées en métropole, qui orientent les capitaux vers les meilleurs projets fiscaux.
Un mécanisme qui n'exclut personne sur le papier, mais qui avantage structurellement les mêmes.
Rien n'empêche juridiquement un Réunionnais de bénéficier de ces dispositifs : la loi ne fait pas de distinction d'origine.
Mais dans les faits, ce mécanisme récompense d'abord ceux qui paient déjà un impôt sur le revenu élevé un critère qui, compte tenu du niveau de revenu médian sur l'île, avantage structurellement les contribuables les plus aisés, souvent métropolitains, plus que la majorité des Réunionnais.
Ce n'est donc pas une exclusion écrite dans la loi, mais un effet de seuil qui, une fois de plus, ne dit jamais "les Réunionnais n'ont pas accès" il produit simplement, presque toujours, le même résultat.
L'effet sur le foncier.
Ce mécanisme n'est pas neutre pour le marché local : en orientant chaque année des capitaux extérieurs vers l'achat de logements neufs, la défiscalisation participe à la pression sur les prix.
Le foncier réunionnais a augmenté d'environ 9% en quatre ans, dans une île où la demande de logements neufs dépasse largement l'offre près de 9 000 logements seraient nécessaires chaque année contre environ 7 000 réellement construits.
Ce déficit n'est pas uniquement dû à la défiscalisation la rareté du foncier et l'inflation des matériaux y contribuent aussi mais elle capte chaque année une partie de la production neuve vers des investisseurs qui cherchent avant tout un rendement fiscal, et non un toit pour vivre sur l'île.
- Et l'accession à la propriété pour les Réunionnais-
Un Réunionnais qui veut simplement devenir propriétaire de son propre logement doit passer par des dispositifs beaucoup plus contraignants : l'aide à l'accession sociale du Département, financée par la Ligne Budgétaire Unique de l'État, est réservée aux ménages à revenus modestes, limitée au parc social ancien, avec obligation d'occuper le bien comme résidence principale et obligation de rembourser intégralement l'aide s'il revend dans les 10 ans.
Pour accéder à la propriété chez lui, un Réunionnais doit prouver sa pauvreté et accepter de rester enfermé dans son bien pendant une décennie ; pour investir sur son île, il faut avant tout payer beaucoup d'impôts un critère qui, dans les faits, favorise rarement un Réunionnais moyen.
Le chiffre qui résume le déséquilibre.
En 2024, l'État a mobilisé à La Réunion près de 146 millions d'euros de crédit d'impôt liés à la défiscalisation, contre 85 millions d'euros d'aides directes au logement.
Presque deux fois plus pour le mécanisme qui profite structurellement à des investisseurs extérieurs, que pour celui censé aider les Réunionnais à se loger alors que 35 000 primo-demandeurs de logement social attendent toujours sur l'île.
Là encore, aucun texte ne dit noir sur blanc que le Réunionnais n'a pas sa place chez lui.
Mais un système d'incitations fiscales, conçu à Paris et reconduit sans interruption depuis plus de 70 ans sous des noms différents, continue de faire de la terre et de la pierre réunionnaises un actif que d'autres viennent faire fructifier pendant que les enfants du pays doivent, eux, justifier leurs revenus pour espérer un toit sur leur propre île.
On a changé les titres de propriété, on a gardé la même carte.
Des élus réunionnais, mais qui dirige les services ?
Sous la colonisation, le pouvoir exécutif à La Réunion gouverneurs, administrateurs, hauts fonctionnaires était systématiquement confié à des hommes envoyés depuis la métropole, jamais issus de la population locale.
Les Réunionnais pouvaient occuper des fonctions subalternes, jamais les postes de décision.
Le pouvoir de dire et d'appliquer la loi restait, par principe, extérieur à l'île.
Le parallèle avec aujourd'hui.
Ce schéma n'a, sur ce point précis, jamais changé.
La Réunion élit des maires, des conseillers départementaux et régionaux, des députés réunionnais mais qui dirige l'ensemble des services en général...
Ce déséquilibre se retrouve dans les grandes directions administratives locales finances publiques, éducation, santé, sécurité où les postes de direction régionale sont très majoritairement occupés par des hauts fonctionnaires venus de l'extérieur, tandis que les Réunionnais occupent l'essentiel des postes d'exécution.
Le lien avec nos politiques.
On peut élire autant de Réunionnais que l'on veut à la tête des collectivités locales mairies, Département, Région sans que cela ne change qui dirige réellement les services de l'État sur l'île au quotidien.
C'est là que se niche la continuité la plus discrète du système colonial : les Réunionnais votent et décident sur le papier, mais ce sont d'autres qui exécutent, qui pilotent l'administratif, qui restent le temps d'une carrière avant de repartir.
Nos élus appliquent des politiques ; ce sont des fonctionnaires venus d'ailleurs qui les mettent en musique, sans jamais avoir à en assumer les conséquences sur la durée, puisqu'ils ne sont là que de passage.
La canne à sucre : une terre toujours façonnée pour l'export, jamais pour nous ...
La canne à sucre a été introduite à La Réunion au XVIIIe siècle dans un seul but : produire pour l'exportation vers la métropole, sur une terre organisée en grandes propriétés esclavagistes.
Ce n'était pas une culture pensée pour nourrir l'île, mais pour l'enrichir depuis l'extérieur.
Une clarification nécessaire.
Ce qui suit n'est en rien une critique des planteurs d'aujourd'hui.
Ce sont des femmes et des hommes qui travaillent dur, souvent depuis des générations, sur des terres difficiles, en pente, avec un climat qui se durcit les cyclones à répétition l'ont encore montré.
Beaucoup n'ont pas choisi ce modèle : ils l'ont hérité, comme la terre elle-même, et ils en dépendent aujourd'hui pour vivre.
Ce que je questionne, ce n'est pas leur travail, c'est le système qui les maintient dans une dépendance qu'ils n'ont pas construite et qu'ils ne peuvent pas changer seuls.
Le parallèle avec aujourd'hui.
Trois siècles plus tard, la canne occupe toujours 53% des terres agricoles de l'île.
Mais elle ne peut plus tenir seule économiquement : la filière vit à 75% de subventions publiques et européennes, un planteur le confirme lui-même, et la Cour des comptes européenne s'inquiète de sa viabilité à long terme.
Ce n'est pas la faute des planteurs : c'est qu'ils sont maintenus, année après année, dans un modèle pensé pour un monde qui n'existe plus celui où l'île produisait pour l'exporter, jamais d'abord pour se nourrir elle-même.
- Le lien avec nos politiques -
On continue de perfuser ce modèle à coups de subventions plutôt que d'investir massivement dans une transition vers une agriculture vivrière qui donnerait aux mêmes planteurs un revenu plus stable et à l'île une vraie autonomie alimentaire.
Ce n'est écrit dans aucune loi que La Réunion doit rester une terre d'exportation mais faute d'un vrai plan de transition porté par nos élus, les planteurs restent piégés dans un système hérité de la colonisation, qu'on maintient en vie sans jamais le transformer.
Ce n'est pas eux qu'il faut interroger.
C'est ceux qui, depuis des décennies, ont préféré subventionner le même modèle plutôt que d'en construire un autre avec eux.
Ce n'est pas une utopie : d'autres territoires insulaires ont su réorienter une partie de leurs terres agricoles vers le vivrier sans abandonner leurs filières historiques.
La Réunion a cette même possibilité reste à savoir si l'on choisit d'y consacrer une vraie volonté politique, ou si l'on continue, par confort, à financer le même modèle.
Ces six exemples : l'accès aux dossiers, l'affectation de nos enseignants, le sort de notre langue et de notre musique, l'accès à la terre et au logement, la direction même des services qui nous gouvernent au quotidien, et le modèle agricole qui façonne encore nos terres ne sont pas des accidents isolés.
Ils dessinent une même ligne : celle d'un système qui n'a jamais eu besoin d'un texte de loi disant "les Réunionnais doivent rester à leur place" pour produire, encore aujourd'hui, ce résultat.
- Dénoncer ce système, ce n'est pas demander une revanche -
Reconnaître cette continuité, ce n'est pas nier les progrès accomplis c'est refuser de s'en satisfaire tant que le mécanisme de fond, lui, n'a pas changé.
Ce n'est pas une caste au sens indien du terme, avec ses règles de naissance et de pureté.
Mais une hiérarchie de couleur héritée de l'esclavage n'en est pas moins une hiérarchie et elle continue, encore aujourd'hui, de décider qui reste et qui part, qui dirige et qui exécute, qui doit prouver sa légitimité et qui n'a qu'à demander.
Aucun de ces faits, pris seul, ne prouve grand-chose.
C'est leur répétition, sur des décennies et dans tous les domaines de notre vie, qui devient une évidence : ce n'est plus une suite de coïncidences, c'est un système.
Et un système qui produit toujours le même résultat n'a pas besoin d'être nommé pour exister il continue, silencieux, tant que personne ne le regarde en face.
On ne nous a jamais demandé de croire à un mensonge.
On nous a simplement habitués à ne jamais poser la question.
Rien de ce qui vient d'être dit n'est une attaque contre les métropolitains, les zoreys, ou quiconque vit et travaille ici.
Dire "zorey", c'est comme dire "malbar", "chinois", ou "zarabe" : ce sont des mots du quotidien réunionnais, qui désignent une origine, pas une accusation.
Ce n'est pas péjoratif, c'est notre façon de nommer la diversité qui compose notre île.
Beaucoup de zoreys aiment sincèrement cette île, s'y engagent, y élèvent leurs enfants, et n'ont personnellement rien décidé des mécanismes que je viens de décrire.
Ce n'est pas un procès fait aux personnes, c'est un procès fait à un système.
Et dénoncer ce système, ce n'est pas demander une revanche.
C'est demander une chose simple : que l'on reconnaisse ce qu'il a produit, et qu'on répare ce qui peut encore l'être.
