Tribune libre de Patrice Sadeyen

Quand des enfants chantent les enfants brisés

  • Publié le 22 février 2026 à 14:46
  • Actualisé le 22 février 2026 à 14:48
Quand des enfants chantent les enfants brisés

Je suis sorti de cet opéra avec le souffle court. Pas simplement ému. Pas simplement touché. Traversé.

Il y a des œuvres qui distraient. Il y a des œuvres qui instruisent. Et puis il y a celles qui déplacent intérieurement. Qui fissurent. Qui obligent à regarder là où l’on préfèrerait détourner les yeux.

“Les bagnes d’enfants : de l’Îlet à Guillaume aux Enfants du Levant” appartient à cette troisième catégorie. Ce n’est pas un spectacle. C’est une traversée.

Je cherche les mots justes pour dire ce que j’ai ressenti. Ils ne viennent pas en file indienne. Ils surgissent en désordre.

Il y a eu la sidération. Cette suspension du temps lorsque l’on comprend que ce que l’on voit n’est pas une métaphore mais une réalité historique : des enfants enfermés, disciplinés, exploités au nom d’une loi.

Il y a eu la colère sourde. Colère contre un système qui a légalisé l’enfermement de mineurs au XIXᵉ siècle sous couvert d’éducation morale. Colère contre cette idée glaçante qu’un enfant pauvre puisse devenir un “problème social” à corriger.

Il y a eu la compassion profonde. Pas une pitié condescendante. Une empathie viscérale.

Celle qui fait monter les larmes sans prévenir.

Il y a eu la tendresse douloureuse. Parce que ce sont des enfants d’aujourd’hui qui incarnent les enfants d’hier. Des voix jeunes pour dire l’enfance brisée.

Il y a eu la dissonance intérieure. Comment peut-on mêler chant, théâtre, danse… et tragédie ? Et pourtant, la poésie n’adoucit pas la violence : elle la rend audible autrement.

Il y a eu l’admiration artistique. Car transformer une archive historique en œuvre vivante, sensible, accessible dès six ans, relève d’un courage esthétique rare.

Et enfin il y a eu le silence après. Ce silence lourd, presque sacré, lorsque l’émotion ne trouve plus de mots.

On pourrait croire qu’un opéra destiné au jeune public atténuerait la dureté du sujet.

Il n’en est rien. L’œuvre assume sa dimension tragique sans être écrasante. Elle est pédagogique sans être didactique. Elle est poétique sans être décorative. Elle est engagée sans être moralisatrice.

C’est un équilibre fragile. Et cet équilibre tient à une direction artistique solide. Sous l’impulsion de Lydie Rodriguez, la scène devient un espace de mémoire. Pas une reconstitution froide. Une évocation incarnée. Elle réussit ce que peu parviennent à faire : transformer l’Histoire en expérience sensible. Chaque tableau est pensé comme une respiration. Chaque mouvement chorégraphique devient un battement de cœur collectif. Chaque voix porte plus qu’une partition : elle porte une mémoire.

Raconter les bagnes d’enfants, c’est affronter une violence institutionnelle. À l’Îlet à Guillaume, à La Réunion, plus d’un millier d’enfants ont été enfermés entre 1864 et 1879. À l’Île du Levant, au large d’Hyères, d’autres mineurs ont connu l’isolement, la discipline, la révolte, la mort. Ces lieux ne sont pas des métaphores. Ce sont des cicatrices.

Et pourtant, sur scène, rien n’est criard. Rien n’est spectaculaire au sens vulgaire du terme. La mise en scène choisit la suggestion plutôt que l’accusation frontale. Elle fait confiance à l’intelligence du public. Elle laisse l’émotion faire son travail. C’est là une marque de maturité artistique.

Il faut aussi saluer le rôle de Paul Mazaka, président de la Cie Amadeus. Monter un tel projet demande plus que de la passion. Il faut une vision. Il faut une ténacité administrative. Il faut accepter de porter un sujet qui ne flatte pas. Dans un contexte où l’on privilégie souvent le divertissement immédiat, choisir de raconter les bagnes d’enfants relève d’un acte culturel fort.Ce n’est pas rentable au sens marchand. C’est précieux au sens citoyen.

Ce spectacle ne parle pas seulement du XIXᵉ siècle. Il nous interroge aujourd’hui : Que faisons- nous de nos enfants fragiles ? Comment traitons-nous ceux qui dérangent l’ordre social ?

Quelle mémoire transmettons-nous ?

Je crois profondément que l’art a un rôle politique au sens noble : il nous oblige à penser.

Cet opéra n’accuse pas en hurlant. Il questionne en chantant. Et parfois, un chant bouleverse plus qu’un discours.

Je veux le dire clairement. Merci à Lydie Rodriguez pour la finesse, la rigueur et le courage artistique. Merci à Paul Mazaka pour avoir rendu possible cette aventure humaine et culturelle.

Merci aux jeunes interprètes pour leur engagement bouleversant.

Je suis passé par la tristesse, la colère, la compassion, l’admiration.

J’ai pleuré. Oui. Mais je suis surtout sorti plus conscient. Et lorsqu’une œuvre parvient à transformer les larmes en lucidité, alors elle dépasse le cadre du spectacle. Elle devient un acte de mémoire. Et cette mémoire-là mérite d’être saluée

Patrice Sadeyen

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