Le rapport que le pouvoir, surtout l’exercice d’un pouvoir public issu d’un mécanisme démocratique, exerce sur les esprits est fascinant. De même, est remarquable l’inflation du nombre de prétendants à des postes aussi prestigieux qu'ingrats. Nonobstant, il est fort regrettable que, d’échéance en échéance, le désintérêt de la population pour la chose publique se fasse de plus en plus grand. (Photo Emmanuel Grondin / www.imazpress.com)
Pourtant, le pouvoir politique, quel que soit son échelon, joue un rôle déterminant sur notre quotidien. Et, il est tout aussi étonnant de voir, une fois l’illusion des élections passées, prospérer ce mal français de constamment se plaindre, se lamenter et protester par toutes les voies possibles et inimaginables comme la signature des pétitions, la participation même déclinante à des cortèges syndicaux, la multiplication des réclamations de l’organisation de référendum d’initiative locale, les débats interminables sur les réseaux sociaux, histoire de générer des vues et des likes, pour ne pas dire s’invectiver, sans retenue, par écran interposé.
Alors, qu’est-ce qui nous retient dans cette forme de dissonance cognitive continue, de ce malentendu qui persévère, de cet endormissement en dépit de la poussée de fièvre électoraliste qui revêt davantage le rôle d’un spectacle comme un autre, où la question des compétences pour l’exercice du pouvoir est totalement évacuée, où la question du renouvellement générationnel est éludé, où celui du choix des prétendants se fait au sein de cercles de plus en plus restreints et fermés, où la reproduction de celles et ceux qui prétendent savoir mieux décider pour le peuple se poursuit dans le temps sans que personne n’y trouve rien à redire, où l’argent-roi règne en maître dans la constitution des bataillons qui iront à la confrontation, et, où dans le même temps, comme pour mieux maquiller la déconfiture démocratique, beaucoup de mouvements nouveaux apparaissent en accolant le terme "citoyen" ou "nouvelle génération" à leur appellation pour faire croire que quelque chose a changé dans la façon de sélectionner les prétendants à une parcelle de pouvoir.
Le pouvoir, dans sa conquête, ne serait-il donc point devenu qu’une affaire de séduction, qu’un moment où l’on encense le peuple pour l’inciter à accorder davantage de crédits aux uns plutôt qu’aux autres, qu’un temps d’embrasement des esprits et d’extrême excitation lors de participation à des meetings électoraux où l’on se dispute les promesses les plus folles les unes que les autres, où l’on fait accroire que de grands projets verront le jour au service d’une vie meilleure.
En mettant en avant la séduction, en faisant d’elle le pilier de la conquête du pouvoir, on oublie qu’après le temps plus ou moins facile et trompeur des élections, viendra les temps plus durs et complexes de la gouvernance dans l’exercice d’un pouvoir qui requiert intelligence, sagesse, patience, énergie et détermination dans une époque où l’argent public se fait de plus en plus rare, dans un moment où la rénovation de l’existant devient plus urgente que jamais, plus encore que la mise en place de nouveaux projets. Juste pour prendre un exemple simple et ô combien important, le télétravail qu’on a plébiscité comme mode valide et pratique de rapport au travail pour les postes dits télétravaillables, a été abandonné. Pourtant, combien d’heures d’embouteillage avaient été évitées ? combien de pertes de temps dans les transports altèrent durablement la qualité de vie et compromettent l’équilibre de vie professionnelle/vie personnelle ? Combien d’efficacité perdue et de fatigue accumulée juste pour prendre son poste ?
Enfin, pour revenir à la gouvernance, beaucoup disposent de l’ingénierie nécessaire et des talents suffisants pour épater l’électeur, pour l’attirer dans l’isoloir, pour lui demander le renouvellement de sa confiance, mais combien savent se mettre au service de la population réellement, juste le temps d’un mandat local sans vouloir envisager d’en faire un second et d’enchaîner sur un troisième ? combien envisagent sérieusement de laisser leur place plutôt que de désirer de vouloir faire d’un mandat une profession à part entière ? combien choisissent un mandat local puis un régional, avant de vouloir envisager un mandat national sans vouloir absolument tout faire se chevaucher et se lancer à corps perdu dans toutes les batailles, à vouloir les mener toutes de front, à finir par n’en mener aucune si ce n’est à toucher le pécule plus ou moins confortable attaché à tel ou tel mandat ? combien savent se consacrer à la gouvernance de la cité/des lois sur toute la durée de leur mandat, sachant que c’est seulement cela qui compte en définitive ?
S’étonner aujourd’hui du déficit de légitimité démocratique est un doux euphémisme en même temps qu’une hypocrisie totale tant que le vote obligatoire ne sera pas établi, le vote à compter de l’âge de 16 ans mis en place, le vote électronique troqué contre l’abandon des procurations (source de fraude potentielle), l’intéressement de nouveaux citoyens à la politique choisis parmi les non-électeurs, l’instauration d’une dose de tirage au sort lors des élections locales, le vote simultané des représentants communaux et intercommunaux tout en faisant en sorte qu’une partie des mêmes ne se retrouvent pas dans les deux instances à l’exception des premiers magistrats, tant que la sélection des futurs élus sur la base de leur CVs fera défaut et tant d’autres points qui pourraient être ajoutés à cette liste.
Youssouf Omarjee
