Tereos veut ouvrir le capital de ses sucreries réunionnaises. Le groupe La Martiniquaise, déjà maître de la distillerie Rivière du Mât, serait sur les rangs. Sans que les planteurs n'aient été consultés. Pendant ce temps, en métropole, Tereos gouverne ses betteraviers... en coopérative. (Photo d'illustration Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)
L'information a circulé discrètement, comme savent le faire les grandes manœuvres capitalistiques. Zinfos974 l'a révélé le 20 avril : Tereos souhaite ouvrir le capital de sa filiale réunionnaise, les Sucreries de La Réunion, qui contrôle les deux dernières usines sucrières de l'île — Bois-Rouge et Le Gol. Le PDG de Tereos Océan Indien, Philippe Labro, aurait d'ores et déjà rencontré plusieurs investisseurs potentiels. Parmi eux, le nom du groupe La Martiniquaise est évoqué avec insistance, jusqu'à l'Assemblée nationale où le député Perceval Gaillard a interpellé la ministre des Outre-mer le 5 mai dernier.
Derrière la formule feutrée d'« ouverture du capital », il faut lire ce que cette opération signifie : Tereos, l'un des cinq premiers bénéficiaires de la PAC en France, massivement subventionné par l'argent public européen, entend se désengager partiellement d'une île où ses activités ne représentent qu'une ligne marginale dans ses comptes consolidés. Ce retrait s'opère sans consultation des acteurs de la filière, sans transparence sur les candidats, sans concertation avec les planteurs — et, pour l'heure, sans réaction formelle de l'État.
- Une filière vitale fragilisée, une gouvernance à deux vitesses -
La filière canne-sucre-rhum-énergie structure 15 000 emplois directs, indirects et induits à La Réunion. Elle organise les Hauts, façonne le paysage agricole, contribue à la production d'énergie renouvelable via la bagasse. Ce que Tereos gère n'est pas une simple activité industrielle : c'est un pilier productif dont la fragilisation croissante — chute des cours mondiaux du sucre en vrac, fin programmée des aides européennes spécifiques, réduction des surfaces plantées — appelle une réponse stratégique, non un simple changement d'actionnaire.
Il faut ici souligner une contradiction que Tereos n'a jamais eu à assumer publiquement. En France métropolitaine, le groupe se définit comme une coopérative agricole : son conseil d'administration est composé de membres élus parmi ses 11 200 coopérateurs betteraviers, sa gouvernance repose sur des commissions métiers où la parole des agriculteurs remonte jusqu'aux instances de décision.
En 2018, ses associés ont même fusionné l'ensemble de leurs structures en une coopérative unique, au nom du principe démocratique et de la souveraineté des producteurs sur leur outil industriel. À La Réunion, rien de tel : les planteurs de canne ont toujours été de simples fournisseurs sous contrat, sans droit de regard sur la stratégie, sans voix au capital, sans représentation dans les instances. Ce que Tereos juge indispensable chez ses betteraviers picards, il l'a refusé pendant des décennies à ses planteurs canniers réunionnais.
- La Martiniquaise : une concentration qui pose question -
Le groupe La Martiniquaise n'est pas inconnu à La Réunion. En 2012, il a racheté le groupe Quartier Français, incluant la distillerie Rivière du Mât, la plus importante de l'île. Son entrée au capital des Sucreries de La Réunion représenterait une concentration verticale et horizontale de l'ensemble de la chaîne canne-sucre-rhum entre les mains d'un seul opérateur privé extérieur, groupe familial dont le siège est en région parisienne. Cette perspective reproduit exactement le schéma de dépendance structurelle que La Réunion doit précisément dépasser.
- L'enjeu véritable : quelle filière pour demain ? -
La vraie question que cette cession force à poser n'est pas seulement celle du repreneur. C'est celle du modèle. Continuer à adosser la filière sur la production de sucre brut exporté vers l'Europe pour y être raffiné est une impasse documentée. Les subventions qui maintiennent artificiellement ce modèle ne sont pas éternelles, et l'instabilité des cours mondiaux en a démontré la vulnérabilité structurelle.
La Réunion dispose d'atouts singuliers qui dessinent une autre trajectoire. Elle est d'ores et déjà un opérateur mondial reconnu sur le segment des sucres de spécialité — sucres de bouche haut de gamme, sucres roux d'exception — dont la valeur ajoutée est sans commune mesure avec le sucre brut. Sa production de rhum agricole bénéficie d'une notoriété internationale croissante. La bagasse alimente une production d'énergie renouvelable dont l'île a impérativement besoin. Les résidus de la filière constituent par ailleurs des intrants naturels pour une production vivrière locale que les crises d'approvisionnement ont rendu incontournable. Une recomposition partielle et progressive — moins de surfaces dédiées au sucre brut, davantage de canne valorisée en sucres rares, en rhum premium, en biomasse, en fertilisants — libère des terres pour l'alimentation locale, réduit la dépendance aux subventions et ancre la valeur sur l'île.
- Un précédent à assumer : le dossier SAPMER -
En février 2025, la Région Réunion a souscrit à une augmentation de capital de la SAPMER à hauteur de 5 millions d'euros — soit 10,6 % du capital — au nom du patriotisme économique, en assortissant l'opération d'un pacte d'associés destiné à aligner les orientations stratégiques de l'armement avec celles de la collectivité. Le principe posé était juste : les entreprises structurantes pour l'économie réunionnaise ne peuvent pas passer sous contrôle extérieur sans que la puissance publique locale ait son mot à dire. Ce principe vaut aujourd'hui pour la filière canne avec une acuité bien supérieure. Les Sucreries de La Réunion emploient, directement et indirectement, davantage de Réunionnais que l'ensemble de la flotte de pêche australe.
- Ce que cette cession exige, ici et maintenant -
Toute architecture de reprise doit être évaluée à l'aune d'un projet de territoire, non du seul critère financier. Les planteurs — que la CGPER, par la voix de Jean-Michel Moutama, entend associer à une offre de reprise avec des investisseurs locaux — doivent être placés au cœur du dispositif de gouvernance, selon précisément le modèle coopératif que Tereos applique à ses betteraviers. Les termes de la cession doivent être rendus publics. La consultation des organisations agricoles réunionnaises doit être rendue obligatoire. La Région, le Département, la BPI et la Caisse des Dépôts disposent des instruments juridiques et financiers pour peser dans cette opération — à condition d'agir avant que les dés ne soient jetés.
La canne a façonné La Réunion dans la douleur de l'histoire. Elle mérite mieux qu'une transaction discrète qui en hypothèque l'avenir sans en débattre.
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