Tribune commune de l'Union des Femmes Réunionnaises, Mouvman FH+ Réunion et NousToutes974

Violences sexistes et sexuelles dans le milieu culturel : les institutions doivent répondre

  • Publié le 13 mai 2026 à 12:21
  • Actualisé le 13 mai 2026 à 12:33
femmes

Les violences ne prospèrent jamais seules. Elles prospèrent dans le silence, dans l’entre-soi, dans l’inaction et dans l’absence de réponses institutionnelles à la hauteur des alertes. (Photo d'illustration : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)

Le second épisode de l’enquête publiée par le média national Les Jours met au jour des faits d’une extrême gravité visant l’ancien directeur du Centre dramatique national de l’océan Indien.

Ces faits sont contestés par l’intéressé. Mais au-delà des accusations individuelles, c’est un système entier qui apparaît et qui doit aujourd’hui être interrogé.

Des témoignages concordants décrivent des faits de harcèlement, de manipulation, d’humiliation, de propos racistes, de pression professionnelle, ainsi que des mécanismes d’emprise sur des femmes en situation de vulnérabilité ou de dépendance professionnelle.

Ils décrivent aussi un climat de travail délétère, des salarié·e·s en souffrance, des départs contraints, des pressions à la démission et une peur diffuse installée au sein d’une institution culturelle pourtant financée par de l’argent public.

- Les premières alertes ne datent pas d’aujourd’hui - 

Dès 2020, des salarié·e·s et des artistes évoquent des conditions de travail anxiogènes, des comportements malveillants, un fort turn-over et des pressions exercées sur les équipes. Ces alertes n’ont pas été suivies d’effets à la hauteur de leur gravité. Elles ont été relativisées, faute d’éléments dits « objectivés », et renvoyées à l’anonymat des témoignages.

En 2023, un courrier adressé à la Ministre de la Culture, au Directeur général de la création artistique et à la Directrice des affaires culturelles de La Réunion, signé par CGTR Spektak, Mouvman FH+ Réunion et l’Union des Femmes Réunionnaises, alertait de nouveau sur une dégradation grave et durable des conditions de travail au CDNOI.

Face à ces éléments, nos organisations demandaient notamment la saisine de la justice, l’ouverture d’une enquête administrative approfondie, la démission immédiate de l’équipe de direction en exercice au moment des faits présumés, la mise en place d’une direction intérimaire indépendante, ainsi que des mesures de protection pour les
salarié·e·s.

Ces demandes sont restées sans réponse à la hauteur des enjeux. Dans le même temps, les financements publics ont perduré. Les responsabilités ont été diluées. Le silence s’est installé. L’ancien directeur a poursuivi son contrat sans être inquiété, avant de quitter ses fonctions avec une indemnité transactionnelle de 95.000 euros.

L’enquête révèle également que des accusations d’une gravité extrême existaient depuis plusieurs années, notamment dans la sphère familiale de l’ancien directeur. Une première plainte avait été classée sans suite faute de preuves matérielles. De nouvelles plaintes ont ensuite été déposées en 2023 par les filles de l’intéressé, qui décrivent des faits d’inceste alors qu’elles étaient enfants. L’enquête judiciaire est toujours en cours.

Nous le disons clairement : la question aujourd’hui n’est pas seulement judiciaire. Elle est aussi politique, sociale et institutionnelle.
Comment un tel niveau d’alertes a-t-il pu coexister avec le maintien en poste d’un directeur mis en cause ?

Comment des salarié·e·s ont-ils et elles pu être laissé·e·s seul·e·s face à des situations décrites comme destructrices ?

Comment la parole des femmes, des salarié·e·s, des artistes, des associations et des syndicats a-t-elle pu être reléguée à l’arrière-plan ?
Comment une indemnité transactionnelle de 95.000 euros a-t-elle pu être versée dans une structure financée très majoritairement par de l’argent public ?

Qui savait ? Qui a décidé ? Qui a laissé faire ?

Nous rappelons notre attachement à la présomption d’innocence, principe fondamental de l’État de droit. Mais la présomption d’innocence ne saurait justifier l’inaction des pouvoirs publics face à des signaux répétés, ni l’absence de dispositifs de protection efficaces pour les victimes et les salarié·e·s.

La justice doit faire son travail. Mais les institutions doivent, elles aussi, assumer leurs responsabilités.

Lorsqu’il existe des alertes répétées sur des violences sexistes et sexuelles, sur du harcèlement moral, sur des souffrances au travail ou
sur des abus de pouvoir, il ne suffit pas d’attendre. Il faut protéger. Il faut enquêter. Il faut prévenir. Il faut garantir que les personnes qui parlent ne soient ni isolées, ni sanctionnées, ni invisibilisées.

Nous saluons le courage des femmes qui témoignent aujourd’hui, ainsi que le travail d’enquête mené par la journaliste Juliette Pierron pour Les Jours.

Dans un territoire où les réseaux d’influence sont resserrés et les rapports de pouvoir fortement imbriqués, briser le silence expose.

Et pourtant, elles parlent.

Nous leur apportons notre soutien total.
Nous appelons solennellement l’État, et en particulier le Ministère de la Culture, à sortir de l’ambiguïté.
Nous demandons l’ouverture immédiate d’une mission d’inspection indépendante sur le fonctionnement passé du Centre dramatique national de l’océan Indien. Cette mission devra établir les responsabilités, analyser les défaillances et formuler des recommandations contraignantes.

- Nous ne nous tairons pas - 

Nous demandons la mise en place d’un dispositif indépendant, pérenne et sécurisé de recueil de la parole des victimes et des salarié·e·s dans le secteur culturel réunionnais, ainsi que des mécanismes effectifs de protection contre les représailles
professionnelles.

Nous demandons que toute la transparence soit faite sur les décisions ayant conduit au maintien de l’ancien directeur à son poste malgré les alertes, ainsi que sur le versement d’une indemnité transactionnelle de 95.000 euros dans une structure financée par des fonds publics.

Nous interpellons directement :

le Ministère de la Culture ;
la Direction des affaires culturelles de La Réunion ;
la Préfecture de La Réunion ;
la Ville de Saint-Denis ;la Région Réunion ;

le Département de La Réunion ;

le Conseil d’administration et le comité de pilotage du CDNOI ;
l’ensemble des structures culturelles financées par de l’argent
public.

Ces institutions ont une responsabilité directe dans la protection des
salarié·e·s, des artistes, des intervenant·e·s et des publics. Elles ne peuvent pas se réfugier derrière le silence, la procédure ou l’attente.

À La Réunion, l’isolement ne peut pas servir d’excuse. Il ne peut pas être un angle mort de la République.
Nous refusons que notre territoire soit un espace où les violences se perpétuent à l’abri des regards, où les personnes victimes sont
sommées de se taire et où les institutions regardent ailleurs.

Nous ne nous tairons pas.

Les Réunionnais·es exigent des réponses.
Les personnes victimes exigent protection.
Les salarié·e·s exigent sécurité.
Le secteur culturel exige vérité, responsabilité et justice.
Le silence protège les agresseur·euse·s. Nous choisirons toujours de le briser.

Signataires :
NousToutes974
Mouvman FH+ Réunion
CGTR Spektak
Union des Femmes Réunionnaises

guest
0 Commentaires