Réchauffement climatique

"Les animaux ont soif": la mort Ă  petit feu du plus grand lac de Turquie

  • PubliĂ© le 3 septembre 2023 Ă  02:57
  • ActualisĂ© le 3 septembre 2023 Ă  09:25
Les rives asséchées du lac de Van, dans l'est de la Turquie, le 17 août 2023 ( AFP / ILYAS AKENGIN )

Devant le pĂąturage au bord du lac de Van, dans l'est de la Turquie, Ibrahim Koç se souvient de sa jeunesse: l'Ă©tendue oĂč broute son bĂ©tail, autrefois verdoyante, est devenue sĂšche.

Des arbustes ont poussé sur ce qui furent les rives du plus grand lac du pays que les habitants appellent encore, en référence à sa grandeur d'antan, "la mer de Van".

Les eaux du lac se sont retirées au fil des années à cause de la sécheresse et du réchauffement climatique.

"Les animaux ont soif", regrette M. Koç, ùgé de 65 ans. "Il n'y a plus d'eau", ajoute-t-il en référence aux réserves d'eau qui disparaissent dans de nombreux coins du pays.

La vague de chaleur qui a touché presque toutes les régions de la Turquie cet été a aggravé la situation.

Le retrait des eaux a dégagé des bandes de terre, provoquant une poussiÚre salée qui pollue l'air et qui est amenée à augmenter avec les années.

Van est un lac endoréique, c'est-à-dire qui retient ses eaux dans une cuvette fermée, entrainant une concentration de sels et autres minéraux dans l'eau.

"Le pire est encore à venir. Le niveau du lac continuera à baisser", prévient Faruk Alaeddinoglu, professeur de géographie à l'Université Yuzuncu Yil à Van.

D'une superficie de 3.700 km2, le lac s'est rétréci de prÚs de 1,5% ces derniÚres années, selon une étude menée par le chercheur en 2022.

D'aprÚs M. Alaeddinoglu, la taille du lac a diminué dans le passé en raison des fractures des plaques tectoniques qui font de la Turquie l'une des zones sismiques les plus actives au monde.

Mais il impute la baisse actuelle à la hausse des températures qui entraßne "moins de précipitations et une évaporation excessive".

PrÚs de trois fois plus d'eau s'évapore du lac qu'il n'en redescend sous forme de pluie, précise-t-il.

Dans le district de Celebibagi situé sur la rive nord du lac, les eaux se sont retirées sur prÚs de 4 kilomÚtres.

Les rives sĂšches sont dĂ©sormais couvertes d'ossements d'oiseaux, de buissons Ă©pineux et des terres oĂč affleurent le sodium et autres minĂ©raux.

"Nous marchons sur une zone qui était autrefois couverte par les eaux du lac", raconte le militant local de l'environnement Ali Kalcik. "Aujourd'hui c'est un terrain sec sans vie".

Des flamants roses qui dansent au-dessus des montagnes indiquent le lieu oĂč le lac commence enfin.

- Efforts ruinés -

En 2019, la construction d'un palais pour le président turc Recep Tayyip Erdogan à Ahlat, situé sur les rives du nord du lac, a été vivement critiquée par des activistes de l'environnement estimant qu'elle mettait en danger un écosystÚme déjà fragile.

Alors que s'érigent des résidences de luxe gourmandes en eau, les autorités ont récemment exhorté les paysans à opter pour des cultures nécessitant peu d'eau.

Kinyas Gezer, agriculteur ùgé de 56 ans, ne pourra donc plus cultiver de betteraves qui demandent beaucoup d'arrosage.

"Tous mes efforts sont ruinés", se lamente-t-il en montrant aussi des abricots flétris sur les arbres de son jardin.

"Si cela continue comme ça, on devra abandonner l'agriculture", prédit-il.

Le lac de Van souffre aussi de pollution anthropique que l'assÚchement rend "plus visible", selon Orhan Deniz, professeur de géographie à l'Université Yuzuncu Yil, évoquant "de grandes plaques de boue nauséabondes".

"Dans les années 1990, nous allions nous baigner pendant notre pause-déjeuner. Impossible aujourd'hui", regrette-t-il en regardant le lac depuis son bureau.

- "Un massacre" -

Le lac est toujours populaire auprÚs des touristes et certains habitants se baignent malgré tout.

Le gouverneur de Van, Ozan Balci, affirme que 80 millions de livres turques (prÚs de 3 millions de dollars) ont été dépensées pour nettoyer le lac.

"Nous faisons de notre mieux pour protéger le lac car il fait partie du patrimoine culturel", explique-t-il.

Dans le village cĂŽtier d'Adir, des habitants se baignent et pique-niquent sous les arbres.

Mais non loin, des cadavres de mouettes trahissent la catastrophe écologique.

Selon les experts, les mulets perles -- poissons endémiques qui constituent la base du régime alimentaire des mouettes -- ont migré plus tÎt cette année à cause de la sécheresse et les mouettes sont mortes de faim.

"Les oiseaux encore en vie sont en danger. Faute de nourriture, ils mourront aussi", affirme Necmettin Nebioglu, un villageois ùgé de 64 ans.

"Dans le passé, les mouettes nous suivaient pendant que nous nagions dans le lac. Regardez, c'est un massacre", se désole-t-il.

AFP

guest
0 Commentaires