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"Tu peux faire quoi pour moi?": des "sentinelles" aux urgences pour les femmes victimes de violence

  • PubliĂ© le 1 fĂ©vrier 2025 Ă  14:00
  • ActualisĂ© le 1 fĂ©vrier 2025 Ă  16:06
Pour accompagner les patientes victimes de violences conjugales, aux urgences à Marseille, des "sentinelles", des infirmiÚres spécialement formées, les accueillent, les protÚgent et font le lien avec la police

Quand une victime de violences conjugales sort de l'hĂŽpital, elle se retrouve souvent livrĂ©e Ă  elle-mĂȘme et donc en danger. Pour accompagner ces patientes, aux urgences Ă  Marseille, des "sentinelles", des infirmiĂšres spĂ©cialement formĂ©es, les accueillent, les protĂšgent et font le lien avec la police.

Tout a commencĂ© en 2016, raconte Audrey Franciosini, Ă  l'origine du dispositif, un soir oĂč les pompiers amĂšnent aux urgences une jeune femme de 19 ans dĂ©figurĂ©e par son compagnon.

"J'étais allée la voir dans la nuit en lui disant: +tu ne peux pas rentrer chez toi comme ça, tu vas mourir+. Elle m'a regardée droit dans les yeux et elle m'a dit: +mais en fait, toi-là, tu peux faire quoi pour moi?+ Et je ne pouvais rien pour elle..."

Hantée par ces patientes qu'elle voit affluer "tous les jours ou presque" à l'hÎpital de la Timone (Assistance publique - HÎpitaux de Marseille), l'ex-juriste devenue infirmiÚre a formé 24 collÚgues et aide-soignants volontaires. Une brigade de "sentinelles" opérationnelle 24 heures sur 24.

On a appris Ă  repĂ©rer les victimes "Ă  leur posture et Ă  la localisation des lĂ©sions", ou encore Ă  "leur discours incohĂ©rent, souvent le mĂȘme", explique la "sentinelle" Awen Kerdraon.

Les blessures aussi sont caractĂ©ristiques, remarque sa collĂšgue Camille Choffat: des bleus, des saignements, des brĂ»lures aussi, sur le buste, la tĂȘte, le dos, provoquĂ©es par "des coups de pied, des coups de poing ou ce qu'il (l'auteur, ndlr) a sous la main".

- Patientes anonymisées -

Ce 27 décembre 2024, Awen Kerdraon est appelée sur le téléphone des sentinelles pour une trentenaire frappée par son mari. DÚs son accueil, la patiente, choquée, est reçue dans un box individuel. L'infirmiÚre la reconnaßt: la derniÚre fois, elle avait été amenée par les pompiers, sur un brancard, incapable de marcher.

Dans le réseau informatique de l'AP-HM, son nom est surligné en rouge, signe qu'elle "n'existe pas" pour l'extérieur: "si quelqu'un se présente ou appelle pour la chercher, on lui répond qu'on n'a personne à ce nom".

"Vous n'ĂȘtes pas responsable de ce qui vous arrive", explique Awen Kerdraon Ă  la femme en pleurs, "vous ĂȘtes la victime dans l'histoire".

Elle la confie à un médecin, qui poursuit la consultation et établit un certificat pour constater les lésions "le plus clairement possible pour la justice". La jeune femme, en instance de séparation, ne se sent pas capable de porter plainte tout de suite, explique-t-elle, mais elle veut garder ce papier dans son dossier, "pour plus tard".

A une cinquantaine de kilomĂštres de Marseille, Virginie, employĂ©e de France Travail et victime de violences conjugales, aurait aimĂ© tomber sur un personnel mĂ©dical formĂ© comme les sentinelles, a-t-elle confiĂ© Ă  l'AFP. Et de raconter sa propre consultation dans un service d'urgences, avec un mĂ©decin "plus gĂȘnĂ©" qu'elle quand elle lui confie ce qu'elle subit.

"Il ne savait pas trop quoi poser comme question. Il m'a auscultée comme si c'était une simple chute en fait..."

En sortant de l'hÎpital, Virginie ne s'était sentie ni "rassurée, ni écoutée. Je suis repartie comme une pauvre fille, voilà c'est vraiment le sentiment que j'avais..."

- Flagrant délit -

Pour éviter de laisser ces femmes "dans la nature", les exposant à la récidive, les sentinelles comptent aussi sur la police.

Une coopération pas toujours évidente, reconnaßt Didier Khatchadourian, officier de police judiciaire au commissariat de Noailles, en centre-ville de Marseille, entre "deux mondes bien différents", l'hÎpital et la police.

"LĂ , on travaille avec des gens qui ont compris la procĂ©dure pĂ©nale, expĂ©rimentĂ©s sur ces questions et qui ont du discernement, ça change tout", reconnaĂźt-il: il suffit qu'une "sentinelle" appelle le commissariat pour signaler une patiente venue pour des coups et blessures, une sĂ©questration, un viol, mĂȘme si la victime n'a pas portĂ© plainte.

Le dispositif permet aux policiers d'agir "en flagrant délit", puisque "dans 80% des cas, la victime vient à l'hÎpital dans les 24 heures aprÚs les faits".

Si le conjoint violent est dans la salle d'attente, ou chez lui, "on peut agir trĂšs vite et aller directement l'interpeller". Avec toujours en tĂȘte "la sĂ©curitĂ© de la victime, de sorte que le soir je puisse me coucher en me disant +elle ne va pas se faire tuer+", poursuit le policier.

MalgrĂ© tous leurs efforts, les sentinelles essuient parfois des refus des victimes face Ă  leur proposition d'aide. Mais "on n'est pas lĂ  pour influencer leur dĂ©cision", rappelle Audrey Franciosini. "Ces femmes ont dĂ©jĂ  trop souvent Ă©tĂ© empĂȘchĂ©es de penser par elles-mĂȘmes, on ne peut pas dĂ©cider pour elles".

AFP

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