La "vérité"

A Bayeux, le regard Ă  vif de photographes syriens sur leur pays

  • PubliĂ© le 7 octobre 2017 Ă  18:01
  • ActualisĂ© le 7 octobre 2017 Ă  18:59
Des photographes syriens travaillant pour l'AFP (De G Ă  D) Zakaria Abdelkafi, Baraa Al-Halabi, Ameer Alhalbi, and Karam al-Massri le 7 octobre 2017 Ă  Bayeux

PÚre serrant contre lui le corps de son bébé, enfants au visage ensanglanté: des photographes syriens de l'AFP, qui ont vécu la guerre dans leur chair, montrent une "vérité" sans fard du conflit, dans une exposition en marge du Prix Bayeux (Calvados) des correspondants de guerre.


"En photographiant ce que des envoyĂ©s spĂ©ciaux s'interdiraient peut-ĂȘtre, ils nous confrontent Ă  la brutalitĂ© de la guerre. C'est salutaire. A force de se dire (Ă  Paris ndlr), +On ne montre pas d'enfant mort+, on se protĂšge. Nos rĂšgles nous Ă©loignent de la rĂ©alitĂ©", estime Lucas Menget, directeur adjoint de franceinfo, qui a couvert le Moyen-Orient, interrogĂ© vendredi Ă  la sortie de l'exposition de 40 clichĂ©s de 16 photographes syriens publiĂ©es de 2013 Ă  2017 par l'AFP.
"Les photos que j'ai prises me brisaient le c?ur. Beaucoup n'ont pas été diffusées: personne ne pouvait les regarder. Mais il est important que le monde voie tous ces crimes", confie l'un d'entre eux, Karam Al-Masri, photographe et vidéaste de 26 ans.

Le jeune reporter a perdu ses parents pendant qu'il Ă©tait prisonnier du groupe État islamique, aprĂšs avoir Ă©tĂ© torturĂ© par le rĂ©gime. Ce laurĂ©at de l'Istanbul Photo Awards et du Grand Prix Varenne en 2016 "s'ennuie" aujourd'hui Ă  la Maison des journalistes de Paris, impatient de repartir en zone de guerre. Nombre des photos exposĂ©es dans la paisible chapelle Ă  pans de bois de la Tapisserie de Bayeux montrent des enfants, ensanglantĂ©s, morts ou hurlant de douleur face Ă  un corps. Le c?ur se serre en effet, mais le regard est soutenable. La lumiĂšre extĂ©rieure, tamisĂ©e par les vitraux de l'ancien Ă©difice religieux, adoucit l'atmosphĂšre.

Leur vécu "les rend un peu plus audacieux. Ils ne mettent pas de gants. Ils dévorent la scÚne", explique Rana Moussaoui, directrice adjointe, libanaise, du bureau de l'AFP à Beyrouth, auteure avec Karam Al-Masri de poignants récits, publiés sur le blog de l'AFP, sur le quotidien du jeune photographe, qui a parfois travaillé la faim, le froid et le désespoir au ventre.

- "En mission éternelle" -

"Sang ou pas, je veux montrer chaque seconde, chaque minute, chaque heure de ce conflit, afin que l'opinion internationale voie qu'il ne s'agit pas de chiffres mais d'ùmes qui meurent", souligne de son cÎté Zakaria Abdelkafi, 21 ans, autre photographe syrien exposé. Le reporter, qui a perdu un ?il en Syrie, travaille aujourd'hui à Paris pour l'AFP et une agence turque.

"L'idĂ©e n'est pas d'empĂȘcher les gens de dormir la nuit. Photographier des enfants, c'est difficile, moi-mĂȘme je suis choquĂ©, mais ça mobilise l'opinion. Je me sens obligĂ© de le faire, malgrĂ© les problĂšmes avec les proches des victimes", tĂ©moigne Baraa Al-Halabi, 25 ans, dont le travail a Ă©tĂ© primĂ© en 2015 par le FIPCOM, un concours international de photojournalisme créé par l'AFP et l'Ă©mirat de Fujairah (Émirats arabes unis).

Le jeune homme, qui a passĂ© un mois dans les geĂŽles syriennes, vit dans un foyer avec son Ă©pouse et leur enfant, au Havre, oĂč il espĂšre poursuivre sa carriĂšre.
Les jeunes reporters restent modestes. "On ne fait pas de meilleures photos qu'un photographe chevronné. Mais un envoyé spécial dort à l'hÎtel. Nous, on est en mission éternelle, jour et nuit, à la merci de l'explosion d'un baril", souligne Ameer Alhalbi, 21 ans, autre photographe exposé à Bayeux jusqu'au 29 octobre.

Le lauréat du Regard des jeunes de 15 ans, attribué mardi à Bayeux par un jury de 12.000 jeunes, a été blessé par deux balles en 2012. "Un Syrien peut prendre plus de vérité parce qu'il connaßt le terrain. En Irak, on aurait besoin de quelqu'un pour nous guider", ajoute Zakaria Abdelkafi.
"Ce que montrent ces photographes, ce n'est pas une exagération, au contraire", souligne Mme Moussaoui, qui connaßt bien la Syrie.

AFP

guest
0 Commentaires