A Bombay, le plus grand bidonville d'Asie est Ă  vendre

  • PubliĂ© le 27 septembre 2025 Ă  20:35
  • ActualisĂ© le 28 septembre 2025 Ă  07:15
Des immeubles résidentiels autour du bidonville de Dharavi, le 12 juillet 2025 à Bombay, en Inde

La marque rouge a été peinte au pochoir, juste au-dessus de l'escalier. Comme toutes celles apparues ces derniers mois sur les murs des maisons du quartier de Dharavi, Bipinkumar Padaya le sait bien, elle vaut avis d'expulsion.

"Je suis né ici, mon pÚre est né ici et mon grand-pÚre avant eux", soupire le propriétaire. "Mais je n'ai pas le choix, je vais devoir partir".

D'ici peu, les lames des bulldozers vont commencer Ă  aplatir les ruelles insalubres du plus grand bidonville d'Asie, au cƓur de la mĂ©gapole indienne de Bombay (ouest), pour laisser la place Ă  un quartier flambant neuf.

Piloté par les autorités locales et le multimilliardaire Gautam Adani, ce plan de rénovation urbaine est à l'image de l'Inde. Démesuré, ambitieux et brutal.

S'il va à son terme, une large part du million de résidents et d'artisans qui s'entassent aujourd'hui dans Dharavi aura vidé les lieux.
"Ils ont dit qu'ils nous donneraient d'abord des logements, puis qu'ils développeraient le quartier", regrette Bipinkumar Padaya, 58 ans.

"Mais ils veulent déjà nous virer. Ils nous ont menti".

En lisiÚre du quartier, ce fonctionnaire local occupe une maison d'un étage coincée dans un entrelacs de boyaux de terre battue si étroits que le soleil peine à y déverser un peu de lumiÚre.

Ses ancĂȘtres y ont posĂ© leur sac au XIXe siĂšcle. L'endroit n'Ă©tait alors qu'un village de pĂȘcheurs, qui a enflĂ© en toute anarchie jusqu'Ă  ĂȘtre englouti par Bombay et ses 22 millions d'habitants.

Sur 240 hectares, Dharavi affiche prĂšs de 350.000 habitants au kilomĂštre carrĂ©. Un Ă©touffant labyrinthe oĂč s'emmĂȘlent logements, commerces et ateliers.

- "Heureux" -

Au fil des ans, le bidonville est devenu la plus grande usine de la deuxiÚme ville d'Inde. Tanneurs, potiers et recycleurs y travaillent jour et nuit, pour un chiffre d'affaires annuel évalué à un milliard de dollars.

Le réalisateur britannique Danny Boyle a rendu Dharavi célÚbre avec son film "Slumdog millionnaire". Une caricature, regrettent les habitants.

"Les égouts débordent, il n'y a pas d'eau potable et quand il pleut tout est inondé", énumÚre Bipinkumar Padaya. "On vit dans un bidonville mais on y est heureux".

Les premiÚres grues sont apparues prÚs de chez lui. La rénovation de Dharavi est en marche et SVR Srinivas promet qu'elle sera exemplaire.

"Il ne s'agit pas de moderniser une bidonville, mais de construire une véritable ville dans la ville", s'enthousiasme le patron du Dharavi Redevelopment Project (DRP).

Dans ses brochures, les petits immeubles flambant neufs se dressent au milieu de rues goudronnées, d'espaces verts et de centres commerciaux.

Un rĂȘve sur papier glacĂ© qui, assure M. Srinivas, ne laissera personne sur la route.

"Chaque famille aura un logement, si possible Ă  Dharavi-mĂȘme", jure-t-il. "Les autres seront relogĂ©s ailleurs Ă  Bombay. Quant aux entreprises, elles pourront toutes rester".

Mais pas Ă  n'importe quelle condition.

Les familles présentes avant 2000 y seront relogées gratuitement. Celles arrivées entre 2000 et 2011 pourront y acheter une maison à "petit prix". Quant aux autres, elles pourront louer des logements neufs ailleurs dans la ville.

- Plus de place -

Autre condition, seuls les occupants des rez-de-chaussée profiteront de cette offre. Aujourd'hui, 50% des résidents vivent ou travaillent dans des étages construits illégalement.

Manda Sunil Bhave a la chance de remplir les conditions. Elle se rĂ©jouit de quitter le minuscule deux piĂšces oĂč elle n'a mĂȘme pas la place de dĂ©plier un lit.

"On nous a promis une maison avec des toilettes. Mon rĂȘve...", confie la femme de 50 ans dans son sari bleu. Mais nombre de ses voisins devront faire leurs valises.

Une perspective que refuse Ullesh Gajakosh, qui a organisé la résistance avec la campagne "Sauvons Dharavi".

"Nous exigeons une nouvelle maison en échange de chaque maison actuelle, un magasin pour chaque magasin", vocifÚre-t-il. "On ne veut pas se faire virer de Dharavi au nom du développement !"

Dans son combat, il peut compter sur les entreprises du quartier. Abbas Zakaria Galwani est l'un de ces réfractaires.

Avec la plupart des 4.000 potiers de Dharavi, il a refusé de participer au recensement de sa propriété.

"On nous propose la surface que nous occupons aujourd'hui au sol. Mais moi, je suis installé sur trois étages", rouspÚte-t-il. "Si Adani ne nous donne pas assez de place dans Dharavi ou nous fait déménager, c'est est fini de nous".

- "Désastre" -

Adani. Plus que les autorités locales, c'est le richissime fondateur du groupe industriel éponyme qui concentre les critiques.

Sa fortune a cru de façon exponentielle depuis l'arrivée au pouvoir en 2014 du Premier ministre Narendra Modi. C'est sans surprise qu'il a remporté le contrat pour rénover Dharavi, en promettant d'y investir 5 milliards d'euros.

Actionnaire à 80% de l'opération, le groupe évalue le coût de la réhabilitation à 7 ou 8 milliards de dollars et espÚre la mener à bien en sept ans.

Gautam Adani s'est engagé à "créer un nouveau Dharavi de dignité, de sécurité et d'inclusion". Mais ses détracteurs n'y croient guÚre.

Dans une ville oĂč chaque mĂštre carrĂ© se paie de plus en plus cher, ils l'accusent d'avoir surtout rĂ©alisĂ© une trĂšs bonne affaire. Dharavi lui ouvre grand les portes du marchĂ© immobilier local.

"Ce projet n'est pas destinĂ© Ă  amĂ©liorer la vie des gens, seulement les affaires de quelques-uns", tranche Shweta Damle, Ă  la tĂȘte d'une ONG locale.

"Les habitants n'ont pas les moyens de se payer les logements qu'on va leur proposer", poursuit-elle. "Les trois quarts de la population devront partir (...) pour des sites oĂč rien n'est prĂ©vu pour les accueillir. C'est un dĂ©sastre".

"Dharavi peut sembler romantique de l'extérieur mais restez-y une nuit et vous verrez combien c'est inhumain", lui répond SVR Srinivas. "Personne ne perdra rien", répÚte-t-il.

Dans sa petite maison, Bipinkumar Padaya n'en croit rien. "Je ne veux pas me retrouver sans toit", insiste-t-il, "alors je ne partirai pas avant d'ĂȘtre sĂ»r d'en avoir un autre".

 AFP

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