A bord du Kalighat, la "ligne de vie" des Ăźliens des Andaman-et-Nicobar

  • PubliĂ© le 18 mai 2026 Ă  09:21
  • ActualisĂ© le 18 mai 2026 Ă  09:41
Le ferry Kalighat amarré le 30 mars 2026 à Campbell Bay, un village du district de Nicobar des ßles Andaman-et-Nicobar, en Inde

La manƓuvre est pĂ©rilleuse et il sait qu'il n'a pas droit Ă  l'erreur. Si George Washington ne parvient pas Ă  se hisser de son petit canot ballottĂ© par la houle sur le pont du Kalighat, il devra ronger son frein sur l'Ăźle quelques jours de plus.

Le ferry blanc dont il s'efforce d'attraper l'Ă©chelle de coupĂ©e est l'unique lien entre Chowra et Car Nicobar, deux minuscules morceaux de l'archipel indien des Andaman-et-Nicobar, en plein cƓur de l'ocĂ©an Indien.

"Les bateaux sont la ligne de vie des populations", résume George Washington, 18 ans. "Tout ce que nous mangeons, toutes nos marchandises passent par eux".

Ce jour-lĂ , l'abordage est rĂ©ussi. A la seule force de ses bras, le jeune homme s'est agrippĂ© Ă  l'Ă©chelle du Kalighat pendant que le pilote du canot en repoussait la coque avec une rame pour Ă©viter d'ĂȘtre Ă©crasĂ©.

En quelques minutes seulement, une dizaine de passagers parviennent à se hisser à bord, encombrés de leurs sacs à dos, valises et autres cartons débordant de mangues, d'ananas ou de noix de coco.

"Ces ferries font partie de notre vie quotidienne", insiste le jeune pilote. "Si j'avais raté celui-là, j'aurais dû attendre le suivant. Pas avant plusieurs jours..."

A prĂšs de 3.000 km de la capitale New Delhi, l'archipel des Andaman-et-Nicobar est un petit bout d'Inde perdu loin, trĂšs loin au milieu du golfe du Bengale.

Un éparpillement de 836 ßles peuplées de 420.000 habitants, à portée de canon de la route maritime trÚs fréquentée qui relie les détroits de Malacca et d'Ormuz.

- "Plus de bateaux" -

New Delhi a de grandes ambitions stratégiques pour cet archipel, appelé à devenir une sentinelle militaire, un hub commercial et une destination touristique, dans le cadre d'un mégaprojet d'aménagement trÚs critiqué car il menace son fragile écosystÚme et ses tribus autochtones.

En attendant la construction de pistes d'atterrissage, se dĂ©placer d'une Ăźle Ă  l'autre replonge le voyageur dans un autre siĂšcle, oĂč les trajets se comptaient en jours.

Les autorités locales disposent bien d'une poignée d'hélicoptÚres, mais leurs vols sont soumis aux caprices de la météo et hors de prix pour le commun des ßliens. Alors le bateau y rÚgne toujours en maßtre absolu. Un unique trait d'union pour beaucoup insuffisant.

Tony Usman, 15 ans, a rejoint le Kalighat pour rentrer chez lui à Car Nicobar. "Il faudrait plus de bateaux, et aussi agrandir la jetée qui est pourrie", rùle-t-il.

Harjinder Pal Kaur, 66 ans, est moins sévÚre. Lui qui a élu domicile dans l'ßle la plus méridionale de l'archipel, la Grande Nicobar, dans les années 1970 l'affirme sans détour: la desserte s'est largement améliorée.

"Je me souviens du temps oĂč il n'y avait qu'une seule liaison par mois", raconte cet habituĂ© de la ligne entre Grande Nicobar et la capitale de l'archipel Sri Vijaya Puram, sur l'Ăźle d'Andaman Sud.

"A l'époque, le trajet durait cinq à six jours, dans la chaleur tropicale, sans climatisation", poursuit-il. "On passait des mois sans nourriture fraßche parce que les bateaux n'arrivaient pas ou que leur cargaison pourrissait".

- "Mission" -

Aujourd'hui, le périple entre les deux ßles les plus éloignées peut encore s'étirer jusqu'à cinquante heures, mais dans un confort nettement supérieur.

"Les gens regardent le reste de l'Inde et se plaignent", s'agace Harjinder Pal Kaur, "mais si on regarde d'oĂč l'on vient et combien notre vie a changĂ©, on n'a plus du tout le sentiment d'ĂȘtre livrĂ©s Ă  nous-mĂȘmes".

Et puis la modernisation de la flotte est en cours. De nouveaux ferries flambant neufs, comme le Nalanda, ont été mis en service et ramené à trente heures la durée du voyage entre Campbell Bay et Sri Vijaya Puram.

"Il y a du changement", plaide le capitaine du Nalanda, Rohit Lal. "Il y a dix ou quinze ans, seuls deux bateaux faisaient la route chaque mois et ils n'avaient pas la place pour des produits frais. Aujourd'hui, c'est possible, et en plus une fois par semaine".

Le responsable du trafic maritime de l'archipel confirme que le progrĂšs est en marche.

"D'ici un an ou deux, nous devrions disposer d'une dizaine de nouveaux navires", promet le commandant Vijay Kumar, "notre mission est de relier toutes les Ăźles".

De quoi réjouir Vincent Soreng, marin sur le Kalighat. Lui ne renoncerait à ses longues traversées pour rien au monde. "Observer les passagers et écouter leurs histoires est une fantastique leçon de vie".

AFP

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