La direction en France a validé "des paiements aux groupes jihadistes"

Activités de Lafarge en Syrie: un rapport accable le cimentier

  • PubliĂ© le 21 septembre 2017 Ă  00:27
  • ActualisĂ© le 21 septembre 2017 Ă  07:05
Usine de ciment du groupe franco-suisse LafargeHolcim le 7 avril 2014 Ă  Paris

L'enquĂȘte sur l'activitĂ© de Lafarge en Syrie pourrait ĂȘtre accablante pour le cimentier: trois ex-salariĂ©s syriens ont Ă©tĂ© entendus et un rapport des douanes conclut que la direction en France a validĂ© "des paiements aux groupes jihadistes" pour continuer Ă  travailler dans le pays en guerre.


Les juges d'instruction chargés de cette affaire trÚs sensible tentent de déterminer les liens qu'a pu entretenir le géant du ciment notamment avec l'organisation Etat islamique (EI), pour faire fonctionner en 2013 et 2014, malgré le conflit, la cimenterie de Jalabiya (nord du pays).
L'enquĂȘte porte aussi sur la connaissance qu'auraient eu des responsables du groupe en France de ces agissements et du danger qu'ils ont pu faire courir aux employĂ©s sur place.

Un informaticien, un ingĂ©nieur et un employĂ© chargĂ© des emballages, venus de Syrie pour rĂ©pondre Ă  la convocation des magistrats, ont Ă©tĂ© entendus cette semaine, a appris l'AFP de source proche de l'enquĂȘte. "Ils ont confirmĂ© le caractĂšre accablant des Ă©lĂ©ments qui pourraient ĂȘtre retenus contre Lafarge", a indiquĂ© Ă  l'AFP leur avocate Marie DosĂ©.

Il s'agit des premiĂšres auditions par les magistrats dans cette enquĂȘte pour "financement d'entreprise terroriste" et "mise en danger de la vie d'autrui", qui leur a Ă©tĂ© confiĂ©e en juin.

Le scandale avait Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ© un an plus tĂŽt par une enquĂȘte du Monde qui avait mis en lumiĂšre de "troubles arrangements" entre Lafarge Cement Syrie (LCS), branche syrienne du groupe, et l'EI alors que le groupe jihadiste gagnait du terrain et devenait incontournable dans la rĂ©gion.
En septembre 2016, le ministĂšre de l?Économie avait dĂ©posĂ© plainte, dĂ©clenchant l'ouverture d'une enquĂȘte prĂ©liminaire par le parquet de Paris, confiĂ©e au Service national de douane judiciaire (SNDJ).

-'Fausses piĂšces comptables' -

Dans son rapport, dont l'AFP a eu connaissance, le SNDJ conclut que LCS a "effectué des paiements aux groupes jihadistes" via un intermédiaire pour que la cimenterie continue à fonctionner. La conclusion des douanes est surtout accablante pour la direction française du groupe Lafarge, qui a fusionné en 2015 avec le suisse Holcim. Celle-ci "a validé ces remises de fonds en produisant de fausses piÚces comptables", affirme le SNDJ dans ce document, également révélé par Le Canard enchaßné et Le Monde.

Et, si seules trois personnes ont avoué avoir eu connaissance de ces pratiques, "il est tout à fait vraisemblable que d'autres protagonistes aient couvert ces agissements", dont l'ex-PDG de Lafarge Bruno Lafont, ajoutent les douanes judiciaires qui ont entendu neuf responsables du cimentier et de sa filiale syrienne.

Face aux enquĂȘteurs, l'ex-directeur gĂ©nĂ©ral adjoint opĂ©rationnel de Lafarge, Christian Herrault, a reconnu que le groupe s'est pliĂ© Ă  une "Ă©conomie de racket", menĂ©e par diffĂ©rentes milices armĂ©es, pour assurer la circulation de ses marchandises dans le pays. "Cela reprĂ©sentait 5 millions de livres syriennes par mois pour Daesh (acronyme arabe de l'EI), environ 30.000 dollars", a-t-il indiquĂ©, prĂ©cisant que "l'argent Ă©tait prĂ©levĂ© directement dans le cash de l'usine" et versĂ© Ă  un intermĂ©diaire.

Lafarge est aussi soupçonné d'avoir acheté du pétrole à des groupes jihadistes, là encore pour que ces derniers lui permettent de poursuivre son activité.
LCS en a acheté "en toute illégalité" à des groupes "islamistes, kurdes ou autres", a raconté Frédéric Jolibois, directeur général de LCS à partir de l'été 2014.

- Aval des autorités françaises? -

L'enquĂȘte suggĂšre aussi que la dĂ©cision du cimentier de rester en Syrie a reçu l'aval des autoritĂ©s françaises. "Le gouvernement n'a jamais incitĂ© Lafarge Ă  partir de Syrie", a soulignĂ© M. Herrault, tandis que M. Jolibois a relevĂ© avoir Ă©tĂ© "rĂ©guliĂšrement en contact avec le Quai d'Orsay et la DGSE".
"La seule gestion de Lafarge était une gestion financiÚre en dehors de tout critÚre humanitaire: le groupe n'a pas hésité à mettre en danger l'intégrité physique de ses salariés et à les exposer au pire", a déploré Me Dosé.

L'EI avait fini par prendre le contrÎle du site en septembre 2014. Ce jour-là, d'aprÚs Le Monde, la direction n?a pas prévenu les employés de l?imminence d'un raid, et ils avaient dû se sauver par leurs propres moyens. Sollicité, LafargeHolcim n'était pas disponible dans l'immédiat.

AFP

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