Musique, séries télévisées et cerfs-volants

Afghanistan: des métiers sous la menace d'un retour des talibans au pouvoir

  • PubliĂ© le 10 juillet 2021 Ă  12:59
  • ActualisĂ© le 10 juillet 2021 Ă  13:42
Un vendeur de cerf-volant dans une boutique du marché de Shor à Kaboul, le 9 juin 2021

Quand les talibans Ă©taient au pouvoir en Afghanistan, entre 1996 et 2001, plusieurs passe-temps prĂ©fĂ©rĂ©s des Afghans, comme le cerf-volant, les sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es, les courses de pigeon ou mĂȘme la musique Ă©taient interdits car considĂ©rĂ©s contraires aux prĂ©ceptes de l'islam.

Ces activitĂ©s sont redevenues populaires aprĂšs la chute de leur rĂ©gime fondamentaliste. Mais elles pourraient ĂȘtre en danger si les talibans revenaient au pouvoir. Les insurgĂ©s, qui ont bien l'intention de rĂ©tablir leur Ă©mirat islamique, ont multipliĂ© les succĂšs militaires depuis que les Etats-Unis ont commencĂ© le 1er mai le retrait final de leurs troupes. L'AFP Ă©voque ces activitĂ©s menacĂ©es par les talibans et la peur gagnant ceux qui s'y prĂȘtent.

- Le joueur de japani -

Sayed Mohammad est un musicien professionnel qui joue du japani, un instrument traditionnel Ă  cordes d'Asie centrale, auquel il fut initiĂ© quand il Ă©tait jeune. Il se souvient encore du soir oĂč, il y a 20 ans, des talibans sont entrĂ©s de force dans la maison dans laquelle ses amis et lui jouaient de la musique et chantaient.

L'interprĂ©tation stricte de la charia Ă  laquelle se rĂ©fĂšrent les talibans suppose que seule la voix humaine devrait produire de la musique et uniquement pour faire l'Ă©loge de Dieu. "J'Ă©tais jeune, alors j'ai Ă©tĂ© moins battu que mes amis", raconte Sayed, 40 ans, habitant de la province de Kandahar (Sud). "Mais j'ai quand mĂȘme Ă©tĂ© incapable de tenir debout pendant trois jours." L'un de ses amis a Ă©tĂ© moins chanceux et a eu les doigts coupĂ©s.

Quand les talibans ont Ă©tĂ© chassĂ©s du pouvoir par une coalition Ă©trangĂšre menĂ©e par les États-Unis en 2001, il a fĂȘtĂ© l'Ă©vĂ©nement en assistant Ă  un concert avec des amis. "Quand la musique Ă©tait jouĂ©e, je sentais comme un frisson me passer dans le corps, tellement j'Ă©tais content", se rappelle-t-il. "Ce concert Ă©tait une expression de joie (...), joie car notre pays Ă©tait libre et que les gens Ă©taient libres de commencer une nouvelle vie."

Depuis, de nombreux Afghans comme Sayed sont devenus musiciens et chanteurs professionnels. "Il n'y a aucun plaisir dans la vie si nous vivons dans la peur et la restriction", estime ce pĂšre de huit enfants.

Il reste dĂ©terminĂ© Ă  vivre sa passion jusqu'au bout, mĂȘme si les talibans reviennent au pouvoir. "C'est comme une drogue. MĂȘme s'ils nous coupent les doigts, nous continuerons Ă  jouer de la musique", prĂ©vient-il.

- L'esthéticienne -

Au premier étage du salon Henna, l'un des plus prisés de Kaboul, ouvert en 2015 dans le quartier moderne de Shar-e-Now, Farida ourle de nacre les paupiÚres d'une mariée aux faux-cils démesurés et ses lÚvres d'un carmin sombre et épais.

Les fards blanc, puis beige, puis ocre ont redessiné les contours et le relief du visage. Une ultime trace de poudre dorée et elle passe au chignon, échafaudage complexe de boucles laquées. Les femmes viennent ici à l'abri des regards masculins - strictement interdits d'entrée - se faire pomponner dans les effluves de cire à épiler, d'onguents et de vernis à ongles. Des extravagances facturées de 20.000 à 50.000 afghanis (210 à 525 euros), que les talibans, généralement issus des campagnes, exÚcrent.

Du temps des talibans, les salons de beautĂ© Ă©taient interdits et les femmes ne pouvaient sortir sans ĂȘtre accompagnĂ©es d'un homme, ce qui limitait fortement leurs dĂ©placements. "Sous les talibans, ces salons Ă©taient fermĂ©s. S'ils reviennent, nous n'aurons plus jamais la libertĂ© que nous avons maintenant", craint Farida, 27 ans, s'abritant derriĂšre son masque anti-Covid pour dissimuler son visage. "Ils ne veulent pas que les femmes travaillent. Une fois les AmĂ©ricains partis, qui va nous soutenir ?", se demande la jeune esthĂ©ticienne qui s'est formĂ©e toute seule en s'exerçant sur sa sƓur. "Chacun a droit Ă  sa libertĂ©, surtout les femmes. Nous ne voulons pas ĂȘtre renvoyĂ©es dans le passĂ©", plaide-t-elle.

- Le fabricant de cerf-volant -

Dans un marché animé de Kaboul, entouré de centaines de cerfs-volants de toutes tailles, Zelgai se dit déterminé à ne pas abandonner le commerce tenu par sa famille depuis des générations. Les talibans avaient interdit la pratique du cerf-volant au prétexte qu'elle détournait les jeunes hommes de leurs obligations religieuses comme la priÚre. Mais Zelgai et sa famille avaient continué leur activité. "Bien entendu nous le faisions en secret", raconte-il dans son magasin du marché de Shor dans la capitale.

Sa boutique, haute en couleurs, propose des centaines de cerfs-volants prĂȘts Ă  voler. Il rĂ©pond aussi Ă  des commandes spĂ©ciales avec des design plus Ă©laborĂ©s. Les affaires ont bien marchĂ© aprĂšs le dĂ©part des talibans. "C'est la libertĂ© (...) Nous sommes en mesure d'exposer et vendre nos cerfs-volants ouvertement, sans aucune crainte", apprĂ©cie Zelgai, 59 ans. Cette passion afghane est connue Ă  l'Ă©tranger depuis la parution en 2003 du livre - devenu un film - "Les cerfs-volants de Kaboul", de l'auteur afghan Khaled Hosseini.

Quand le vent le permet, on peut voir des milliers de cerfs-volants flotter dans le ciel bleu d'Afghanistan. Certains prennent part Ă  des combats de cerfs-volants, oĂč les pilotes tentent de se montrer les plus habiles et n'hĂ©sitent pas Ă  utiliser des ficelles incrustĂ©es de morceaux de verre pour faire perdre Ă  l'adversaire le contrĂŽle de l'appareil. "Des gens souffriraient si c'Ă©tait (Ă  nouveau) interdit. Des milliers de familles en dĂ©pendent pour survivre", s'inquiĂšte Zelgai.

- La breakdancer -

Le jour oĂč elle s'est mise au breakdance, Manizha Talash a su qu'elle devenait une cible pour les talibans. Elle est la seule femme d'un groupe de danseurs majoritairement d'ethnie hazara, qui pratiquent le breakdance Ă  Kaboul, la plupart du temps en secret.

La jeune femme, ĂągĂ©e de 18 ans, bĂ©nĂ©ficie du soutien de sa mĂšre qui doit cumuler plusieurs emplois pour faire vivre sa famille depuis que son mari a disparu il y a quelques annĂ©es. Manizha rĂȘve de reprĂ©senter son pays aux jeux Olympiques, mais les risques sont nombreux. Non seulement est-elle est une fille pratiquant une activitĂ© interdite aux yeux des talibans, mais aussi appartient-elle Ă  la minoritĂ© chiite Hazara, considĂ©rĂ©e comme hĂ©rĂ©tique par certains radicaux musulmans.

"Si les talibans n'ont pas changé, qu'ils enferment les femmes chez elles et piétinent leurs droits, alors la vie n'aura aucun sens pour moi et pour des millions d'autres femmes en Afghanistan", estime Manizha.

MalgrĂ© les risques - sa petite troupe a dĂ» changer de lieu d'entraĂźnement aprĂšs avoir Ă©tĂ© menacĂ©e - elle tient Ă  poursuivre sa passion. Beaucoup de femmes ont Ă©tĂ© des pionniĂšres en Afghanistan et Manizha se voit comme l'une d'elles. "Auparavant, nous n'avions pas de femmes policiĂšres. Maintenant vous en voyez partout", confie-t-elle, vĂȘtue d'un tee-shirt, d'une casquette et de leggings noirs, une tenue qui horripilerait les talibans. "J'ai pris le risque de devenir une cible. La peur est prĂ©sente dans mon cƓur, mais je n'abandonnerai pas (...) DĂ©sormais, mĂȘme si les talibans viennent, je continuerai le breakdance", promet-elle.

- Le fumeur de chicha -

Sur les berges d'une riviÚre traversant la ville de Jalalabad (Est), Mohammad Salem et ses amis sont rassemblés autour d'une chicha, un vieux passe-temps redevenu à la mode dans plusieurs endroits du monde. "Fumer la chicha, c'est trÚs normal en ce moment en Afghanistan", confie Mohammad, en tirant d'un narguilé bouillonnant des bouffées de tabac parfumé aux fruits. Les talibans y voient un produit stupéfiant, interdit par l'islam. Depuis la chute des talibans, les bars à chicha se sont multipliés dans le pays. Ils servent du thé au safran à leurs clients fumant le narguilé.

PropriĂ©taire d'un de ces bars, Bakhtya Ahmad pense que la chicha est un bon moyen de garder les jeunes hors des rues ou hors de portĂ©e de la drogue. "Il y a la paix ici. Nous servons la chicha et jouons de la musique dans le cafĂ©", observe Bakhtya. "Si les talibans reviennent avec leurs vieilles idĂ©es, alors ils nous en empĂȘcheront." Ses clients sont du mĂȘme avis. "On ne pourra plus aller pique-niquer ou fumer la chicha au bord d'une riviĂšre comme aujourd'hui", regrette Mohammad.

- Le coiffeur -

Le salon de coiffure de Mohammad Ghaderi, dans la ville d'Hérat (Ouest), tourne à plein. Les jeunes hommes viennent pour un rasage ou une coiffure à la mode qui rappellera leurs acteurs préférés de Bollywood ou d'Hollywood.

"L'Afghanistan est entré dans un nouveau monde", clame Mohammad, coiffeur depuis prÚs de dix ans, "il y a plus de coiffeurs maintenant, plus de jeunes gens qui se mettent à la mode (...) Le gouvernement n'y est pas opposé de la maniÚre dont les talibans l'étaient". Si dans les campagnes, les hommes s'en tiennent à un style islamique classique - une barbe plus longue que le poing d'un homme et remontant jusqu'aux cheveux -, les citadins se laissent tenter par les derniÚres modes.

Mais Mohammad et ses clients redoutent que tout cela ne prenne fin si les talibans reviennent au pouvoir. "Nous craignons que si les talibans entrent dans la ville et le marchĂ©, ils pourraient bien ĂȘtre les mĂȘmes qu'il y a 20 ans", dit-il. "Une nouvelle fois, les femmes devront porter la burqa et les jeunes hommes ne seront pas libres de faire ce qu'ils veulent", acquiesce Sanaullah Amin, l'un de ses habituĂ©s.

 AFP

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