En opposition Ă  leur famille

Au Cachemire, des filles préservent les traditions musicales soufies

  • PubliĂ© le 9 avril 2017 Ă  00:53
Des jeunes femmes soufies jouent de la musique traditionnelle sous l'oeil de leur professeur, le 25 février 2017 à Srinagar, au Cachemire indien

Lorsqu'elle a commencé la musique classique soufie, Shabnam Bashir, adolescente de la vallée du Cachemire, devait s'entraßner au chant en cachette à cause de l'opposition de sa famille musulmane.

"Ça m'a pris deux mois pour tous les convaincre", relate la jeune fille de 14 ans rĂ©sidant Ă  Srinagar, principale ville du Cachemire indien, la tĂȘte couverte d'un chatoyant foulard bleu. "Mon pĂšre m'a finalement donnĂ© la permission Ă  condition que cela n'affecte pas mes Ă©tudes."

Assis en demi-cercle sur un tapis, Shabnam, quatre autres jeunes filles et un garçon de 13 ans chantent à l'unisson tout en jouant des instruments à cordes ou percussions soufis, une branche mystique de l'islam.

Ces élÚves constituent le premier ensemble mixte de chant soufi de la région, normalement pré carré masculin. Un projet destiné à sauvegarder les traditions de musique classique de cette vallée au riche syncrétisme, mises à mal par la modernité.

Honnis par les islamistes qui considÚrent leurs rites comme blasphématoires, les soufis cherchent à atteindre une transe spirituelle à travers la musique et la danse. Avec des paroles tirées de la poésie religieuse persane ou cachemirie, les chants appris par l'ensemble de Shabnam prolongent une tradition vieille du XVe siÚcle.

Jusque-lĂ , cette pratique Ă©tait historiquement perpĂ©tuĂ©e par des hommes, de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. "Les premiers maĂźtres ne la transmettaient mĂȘme pas aux fils de leurs filles, seulement aux fils de fils", raconte Mohammad Yaqoob Sheikh, le professeur du quintet, en recevant l'AFP Ă  son domicile en pĂ©riphĂ©rie de Srinagar.

Lui-mĂȘme est une exception, ayant appris son art de son grand-pĂšre maternel, Ghulam Mohammad Qaleenbaf, l'un des chanteurs soufis les plus connus de la rĂ©gion. M. Sheikh a dĂ©cidĂ© d'enseigner son savoir Ă  la jeune gĂ©nĂ©ration de Cachemiris, sans considĂ©ration de sexe, afin de prĂ©server ce legs culturel de cette vallĂ©e himalayenne Ă  la beautĂ© Ă©poustouflante.

En effet, les nouvelles générations se détournent de la musique classique pour se tourner vers le rap protestataire, de plus en plus populaire dans cette zone revendiquée à la fois par l'Inde et le Pakistan et hautement militarisée. "Instruire les jeunes garçons et filles avec méthode est le meilleur moyen de préserver cet héritage", explique-t-il.

- 'Comme des priĂšres' -

Mais le chemin a été semé d'embûches.
M. Sheikh a commencé à enseigner à des adolescentes il y a vingt ans, en pleine décennie noire pour la vallée du Cachemire, confrontée alors au pic de l'insurrection séparatiste et à une brutale répression des forces de sécurité indiennes.

À cette Ă©poque, "j'avais l'impression que toute la rĂ©gion partait en fumĂ©e. Je voulais faire quelque chose pour sauver le sufiyana", nom de la variante locale de musique soufie, confie le quinquagĂ©naire.

Il s'est toutefois heurté aussi bien au conservatisme de ses voisins qu'à la méfiance des soldats, qui le soupçonnaient d'endoctriner les collégiennes. Au cours des premiÚres années, il a dû changer quatre fois de lieu pour faire classe.

Depuis ses dĂ©buts, M. Sheikh a initiĂ© Ă  la musique soufie une cinquantaine de jeunes filles. Mais seules trois d'entre elles ont continuĂ© Ă  pratiquer aprĂšs leur mariage. De l'autre cĂŽtĂ© de la ligne de dĂ©marcation avec le Pakistan, ce genre musical connaĂźt une certaine particularitĂ© grĂące Ă  une forme hybride de "rock soufi", qui mĂȘle traditions multicentenaires et guitares Ă©lectriques.

Mais cĂŽtĂ© indien, les tensions politiques et sĂ©curitaires Ă©touffent lentement le foisonnant hĂ©ritage musical du Cachemire. Lorsque l'insurrection armĂ©e contre l'administration indienne dans la vallĂ©e a Ă©clatĂ© en 1989, les concerts se sont arrĂȘtĂ©s, les cinĂ©mas ont fermĂ© et ont Ă©tĂ© transformĂ©s en camps militaires.

Auparavant élément incontournable de toute réception mondaine, il est maintenant rare de faire appel à des musiciens soufis. "Une fois de temps en temps, nous allons nous produire dans la maison des quelques personnes qui apprécient encore cette musique", dit Mohammad Yaqoob Sheikh. "Pour nous, c'est comme des priÚres. Nous ne pouvons pas fixer de prix. Les gens payent ce qu'ils veulent."
 

AFP

guest
0 Commentaires