Petits mais puissants

Au Chili, les manchots remportent une bataille contre un projet minier

  • PubliĂ© le 13 octobre 2017 Ă  14:14
  • ActualisĂ© le 13 octobre 2017 Ă  14:45
Les manchots de Humboldt, une espÚce menacée de disparition, ont stoppé un vaste projet minier dans la ville chilienne de La Higuera.

Ils mesurent moins d'un mÚtre de haut mais viennent de remporter une bataille colossale: les manchots de Humboldt, une espÚce menacée de disparition, ont stoppé un vaste projet minier dans la ville chilienne de La Higuera.


Les défenseurs de ces animaux qui ne se reproduisent qu'au Chili et au Pérou se sont battus pendant des mois contre les plans de l'entreprise Andes Iron, qui voulait installer une mine à ciel ouvert de fer et de cuivre, et un port.
Baptisé Dominga, le projet visait une production annuelle de 12 millions de tonnes de fer et 150.000 tonnes de concentré de cuivre.
Il a fait la une des journaux pendant des mois, mais a aussi divisé le gouvernement de la présidente Michelle Bachelet et transformé les réseaux sociaux en champ de bataille.
La décision d'y couper court est tombée fin août: un comité rassemblant les ministres de l'Environnement, de l'Agriculture, de l'Economie, de la Santé, de l'Energie et des Mines a opposé son veto au projet, estimant qu'il ne garantissait pas la sécurité des manchots.
Car la zone choisie pour implanter la mine et le port est en effet toute proche de la Réserve nationale des manchots de Humboldt, créée en 1990 sur les ßles de Dama, Choros et Gaviota, connues pour leurs ballets de dauphins, baleines et lions de mer.
Rodrigo Flores, vice-prĂ©sident du syndicat de pĂȘcheurs de Punta Choros, une petite crique d'oĂč l'on embarque vers ces Ăźles, se fĂ©licite de ce veto.
"Dominga est un projet invasif, pour la nature et pour la sociĂ©tĂ©", dit-il Ă  l'AFP. "Il est incompatible avec un lieu considĂ©rĂ© comme un +point chaud+ de la biodiversitĂ© au niveau mondial", c'est-Ă -dire une zone oĂč la richesse de l'Ă©cosystĂšme est menacĂ©e par l'activitĂ© humaine.


- Des milliers d'emplois -


Mais ce n'est pas l'avis de tous. Joyce Aguirre, une habitante de La Higuera, fait partie des dĂ©fenseurs de Dominga. "Tout projet a un impact", relativise-t-elle. "Nous voulons ĂȘtre vigilants et surveiller ce qui va se passer. Ce sont nous qui vivons ici et donc jamais nous ne voudrons endommager le territoire."
Dans cette région qui compte parmi les plus économiquement sinistrées du Chili, certains habitants de La Higuera lorgnaient les milliers d'emplois promis par les promoteurs du chantier.
Le projet reprĂ©sentait un investissement de 2,5 milliards de dollars, dans un pays qui est le premier producteur mondial de cuivre et oĂč l'activitĂ© miniĂšre est reine, gĂ©nĂ©rant 8% du Produit intĂ©rieur brut (PIB).
Mais les experts scientifiques de l'ONG Oceana ont mis en garde contre ses risques, alors que le terminal prĂ©vu pour exporter le fer et le cuivre qui seraient extraits devait ĂȘtre construit Ă  seulement 30 kilomĂštres de l'Ăźle de Choros.
Ils citent le va-et-vient des cargos en pleine zone de transit des cétacés, le risque de fuite de pétrole dans l'eau et, tout simplement, l'occupation par une activité industrielle d'une surface marine qui fournit en alimentation plusieurs espÚces menacées, dont la loutre marine.
- Réserve "en permanence menacée" -
"J'ai fait de la plongĂ©e dans d'autres rĂ©gions et je me suis rendu compte que les rĂ©sidus de l'activitĂ© miniĂšre arrivent au fond de l'ocĂ©an et tuent toute la vie existante", souligne Mauricio Carrasco, un pĂȘcheur. "C'est ça que nous craignons".
A Punta Choros, 160 familles de pĂȘcheurs veillent sur la RĂ©serve nationale des manchots de Humboldt, qui couvre 880 hectares et qui hĂ©berge 80% de la population de l'espĂšce. Plusieurs Ă©tudes rĂ©centes ont montrĂ© que ses eaux sont particuliĂšrement pures, dĂ©nuĂ©es de toute pollution, grĂące au travail de prĂ©servation de la zone.
Mais la rĂ©serve "a Ă©tĂ© en permanence menacĂ©e par des mĂ©ga-projets", rappelle Liliana Yanes, directrice rĂ©gionale de l'Office national des forĂȘts Ă  Coquimbo.
En 2010, le géant français Suez avait dû renoncer à son ambition de construire une centrale thermoélectrique à Barrancones, prÚs de Choros. Face à la colÚre populaire, avec des manifestations de milliers d'habitants dans la région et à Santiago, le président de l'époque, Sebastian Piñera, avait exigé que la centrale soit bùtie ailleurs.


- "On nous coupe les ailes" -


A La Serena, ville distante de 60 kilomĂštres, une partie de la population regrette la marche arriĂšre sur le projet Dominga.
"(Nous ressentons) de la déception, en tant que Chiliens, que le gouvernement nous coupe les ailes (...) car cette commune est l'une des plus pauvres du Chili", témoigne Marta Arancibia.
Elle fait partie d'une association d'habitants qui a signé avec l'entreprise Andes Iron un accord dans lequel cette derniÚre s?engageait à reverser à la localité une partie de ses gains, de 2 à 5 millions de dollars par an, pour des investissements dans l'éducation, la santé et l'accÚs à l'eau potable en échange du soutien des habitants.
"L'Etat n'a pas été présent pour nous ces vingt derniÚres années, donc nous voyons ces projets d'entreprises privées comme des opportunités", renchérit Joyce Aguirre, elle aussi signataire.
Andes Iron, de son cĂŽtĂ©, n'a pas dit son dernier mot: elle a annoncĂ© qu'elle allait saisir le Tribunal environnemental pour dĂ©fendre son projet et qu'elle irait jusqu'Ă  la Cour suprĂȘme si besoin.

Par Sophie BOUILLON - © 2017 AFP

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