Sertie dans la montagne, une petite ville kosovare connue pour ses gorges spectaculaires, sa biĂšre et son monastĂšre orthodoxe, s'est muĂ©e en fabrique improbable de talents olympiques. Peja, ou Pec pour les Serbes, dĂ©pĂȘche cet Ă©tĂ© cinq judokas aux Jeux olympiques de Tokyo, soit 100% de l'Ă©quipe de la jeune nation, tous dans le Top 10 de leur catĂ©gorie. Parmi eux, Majlinda Kelmendi, 30 ans, la premiĂšre et seule championne olympique tous sports confondus de l'ancienne province de Belgrade.
La judokate et ses co-Ă©quipiers sont cĂ©lĂ©brĂ©s comme des hĂ©ros dans le territoire, qui a dĂ©clarĂ© son indĂ©pendance en 2008 aprĂšs la guerre entre sĂ©cessionnistes albanais et forces serbes, et qui n'est toujours pas reconnue par la Serbie. "Majlinda et les autres ont propagĂ© la bonne rĂ©putation de notre pays", dit Ă l'AFP Driton Agusholli, employĂ© des tĂ©lĂ©coms de 49 ans. "Aucune ambassade ne pourrait le reprĂ©senter mieux que nos judokas". La mĂ©daille d'or remportĂ©e en 2016 par la jeune femme a popularisĂ© son sport au Kosovo oĂč le football Ă©tait jusque lĂ une des passions dominantes.
- Destin contrarié -
Aujourd'hui, ce territoire de 1,8 million d'habitants compte six Ă©coles de judo, 17 clubs et 1.200 pratiquants. Peja, ville de moins de 100.000 habitants, est connue pour sa biĂšre Ă©ponyme, pour ĂȘtre le centre spirituel de l'Eglise orthodoxe serbe et la porte d'entrĂ©e des gorges de Rugova rĂ©putĂ©es parmi les plus profondes d'Europe. Sa mutation en place-forte du judo mondial tient en bonne partie au destin contrariĂ© du coach de l'Ă©quipe kosovare, dans le contexte de la dĂ©sintĂ©gration sanglante de l'ex-Yougoslavie.
A la veille des JO de Barcelone en 1992, Driton "Toni" Kuka était le meilleur judoka yougoslave de sa catégorie (-71 kg à l'époque) et figurait parmi les favoris. Mais les sportifs albanais s'étaient retirés des sélections yougoslaves pour protester contre le joug de l'homme fort de Belgade, Slobodan Milosevic, dans le cadre d'un vaste mouvement de résistance civique orchestré par le "pÚre de la nation", Ibrahim Rugova.
Quand le conflit prit fin avec une campagne de bombardements de l'Otan contre les forces serbes, il ouvrit à destination des adolescents un dojo de fortune dans son quartier défavorisé d'Asllan Ceshme, ravagé par les combats.
- "Respect" -
"AprÚs la guerre, j'ai voulu travailler avec les enfants et montrer au monde que le Kosovo avait de grands athlÚtes capables de gagner des médailles", dit à l'AFP l'entraßneur ùgé aujourd'hui de 49 ans. Ce ne fut pas facile, se rappelle-t-il. "J'ai dû faire office de coach, de psychologue, de kinésithérapeute. On n'avait pas le nécessaire pour du sport de haut niveau", avec une salle dont le toit fuyait et de mauvais tapis. Mais la situation a changé depuis l'or olympique et les judokas s'entraßnent dans une vaste salle lumineuse, sur de beaux tatamis rouge et or. Kuka ne se lasse jamais de mettre en avant son quartier.
"L'histoire de notre club est spéciale. Aucun des compétiteurs olympiques ne vit à plus de 200 ou 300 mÚtres du dojo alors on peut dire que les qualifiés ont tous été recrutés dans une zone de 200 ou 300 mÚtres carrés", souligne "Toni". "Et tous avec des chances réalistes de médaille".
Un succĂšs qui est le fruit de dĂ©cennies de travail, relĂšve Kuka, soulignant que ses judokas ont raflĂ© toutes les mĂ©dailles possibles, des championnats rĂ©gionaux aux JO. Au-delĂ de l'arĂšne sportive, ils ont "hissĂ© le drapeau du Kosovo lĂ oĂč ni la politique ni la diplomatie n'ont pu aller", avait lancĂ© en avril la prĂ©sidente Vjosa Osmani Ă peine Ă©lue. Leur rĂ©ussite est synonyme d'espoir "pour notre jeunesse: rien n'est hors de portĂ©e, avec de la dĂ©termination, du travail, de la passion et de la discipline, les rĂȘves deviennent rĂ©alitĂ©". Selvije Ademaj, femme au foyer de 50 ans, renchĂ©rit. "Le monde entier les aime. Ils peuvent montrer aux jeunes comment se faire respecter par le reste du monde".
AFP


