Abou Khaled a quitté sa maison pour une tente dans un champ de la province d'Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie. Il espÚre que la proximité avec des soldats turcs déployés comme observateurs le protÚgera d'un assaut du régime syrien. Comme lui, habitants et responsables hospitaliers au travers de cet ultime bastion rebelle dans la Syrie en guerre, se préparent à une offensive d'ampleur des forces du président Bachar al-Assad et de son allié russe. Présentée comme imminente, elle pourrait déclencher "une catastrophe humanitaire", a mis en garde l'ONU.
La province d'Idleb accueille dĂ©jĂ des centaines de milliers de personnes ayant fui les combats dans d'autres rĂ©gions de Syrie, tandis que de nombreux hĂŽpitaux ont Ă©tĂ© dĂ©truits ou manquent de mĂ©dicaments. Le rĂ©gime Assad et la Russie, qui sont dĂ©terminĂ©s Ă reconquĂ©rir l'ensemble du territoire syrien, bombardent dĂ©jĂ depuis plusieurs jours des secteurs dans le sud d'Idleb, dont le village oĂč vivait Abou Khaled, 68 ans, et sa famille.
"Il y a eu des bombardements (...), alors nous sommes venus nous installer prĂšs d'un poste (militaire) turc", explique le patriarche, vĂȘtu d'une djellaba blanche et d'un keffieh rouge. "C'est pour nous protĂ©ger", ajoute-t-il devant la tente qui lui sert dĂ©sormais de foyer dans la rĂ©gion de Sarmane. En vertu d'un accord conclu en 2017, la Russie et l'Iran, alliĂ©s du rĂ©gime, et la Turquie, marraine des rebelles, avaient Ă©tabli des zones dites de "dĂ©sescalade" du conflit. L'une d'entre elles Ă©tait Ă Idleb et des soldats turcs ont Ă©tĂ© dĂ©ployĂ©s en observation dans cette province.
Autour d'Abou Khaled, d'autres habitants cherchent aussi la protection de ces observateurs turcs. Ils ont tendu des draps colorés, battus par le vent, sur des bùtons de bois ou des barres de fer sommairement fixés pour s'abriter. Tapis de jute et couvertures ont été étalées sur la terre rouge, et les familles se réunissent autour du thé.
Les enfants vont et viennent pieds nus. Une femme accroupie, surveille une marmite qui bout sur un feu improvisé.
- Plan d'urgence -
Au total, quelque trois millions d'habitants vivent dans la province d'Idleb et les poches insurgées des provinces voisines de Hama, Alep ou Lattaquié, selon l'ONU. Une offensive pourrait faire jusqu'à 800.000 déplacés. Ils pourraient fuir notamment en direction des territoires rebelles à la frontiÚre turque, voire vers la Turquie. Alors, en prévision d'un tel afflux, Youssef Nour fait l'inventaire de ses fournitures dans un centre d'accueil temporaire des déplacés de la province d'Alep. De maigres matelas en mousse s'empilent en colonnes, aux cÎtés de tapis de jute roulés. "On a établi un plan pour faire face à tout mouvement de population urgent", explique M. Nour.
A l'extĂ©rieur, de grandes tentes faites de bĂąches blanches s'alignent sous un soleil Ă©crasant. Pour l'instant, seuls quelques hommes sont allongĂ©s Ă l'ombre des habitations de fortune. "Il y a actuellement 700 personnes, nous pouvons encore recevoir entre 1.800 et 2.000 personnes", poursuit M. Nour. L'envoyĂ© spĂ©cial pour la Syrie Staffan de Mistura a mis en garde contre un "bain de sang", dans un pays oĂč la guerre a dĂ©jĂ fait plus de 350.000 morts depuis 2011.
- Pénuries dans les hÎpitaux -
Alors les hÎpitaux de la province se préparent au pire. "Chacun doit avoir un plan d'urgence spécial", avertit Moustapha al-Eido, directeur-adjoint de l'Autorité de santé de la province.
Les 50 ambulances de ses services travailleront en coopération avec d'autres organisations, notamment les Casques blancs, les secouristes en zone rebelle. Il reconnaßt toutefois "d'importantes pénuries" de médicaments, de produits anesthésiants, mais aussi de masques hygiéniques ou de médicaments destinés aux patients en cas d'attaque chimique. "On essaie de les combler (...) en contactant nos ONG partenaires".
L'Ă©ventualitĂ© d'une attaque chimique hante tous les esprits, aprĂšs celle qui avait tuĂ© plus de 80 personnes en 2017 dans la province, Ă Khan Cheikhoun, et celle de la Ghouta orientale en avril. Le rĂ©gime syrien a Ă©tĂ© pointĂ© du doigt mĂȘme s'il dĂ©ment toute responsabilitĂ©. AprĂšs l'attaque Ă Khan Cheikhoun, le personnel mĂ©dical d'une dizaine d'hĂŽpitaux a Ă©tĂ© envoyĂ© en Turquie pour suivre des formations spĂ©cifiques avec l'Organisation mondiale de la SantĂ© (OMS). Mais en cas d'offensive, cliniques et hĂŽpitaux risquent toutefois d'ĂȘtre vite dĂ©passĂ©s.
"Moins de la moitié des installations médicales restent fonctionnelles dans des secteurs qui pourraient bientÎt connaßtre une recrudescence de la violence", déplorait récemment l'OMS dans un rapport.
Au cours des six premiers mois de l'année, "38 attaques" ont visé des infrastructures médicales dans la province d'Idleb, selon l'ONU. "Il n'y a pas de fortification possible face à la machinerie russe", reconnaßt M. Eido.
AFP


