Japon

Balade Ă  Tokyo avec un amoureux des gants perdus

  • PubliĂ© le 18 juin 2020 Ă  11:32
  • ActualisĂ© le 18 juin 2020 Ă  11:49
Le photographe japonais Koji Ishii prend en photo un gant perdu, le 25 mai 2020 Ă  Tokyo

L'oeil aguerri de Koji Ishii s'arrĂȘte soudain devant un gant oubliĂ© dans une rue de Tokyo. Un objet qu'il va s'empresser d'analyser, mais sans le toucher ni le dĂ©placer, se contentant de le photographier pour enrichir sa collection.

Depuis une quinzaine d'années, ce restaurateur japonais de 39 ans a examiné et photographié, ou plutÎt "rencontré" comme il dit, quelque 5.000 gants perdus. Il se souvient parfaitement de l'élément déclencheur de cette manie: sa découverte en 2004 d'un gant de travail jaune qui traßnait par terre prÚs de chez lui. "J'ai ressenti un choc, comme un coup de foudre", dit-il à l'AFP qui l'a récemment accompagné lors d'une de ses tournées dans les rues de Tokyo.

AprĂšs l'avoir pris en photo, il s'Ă©tait alors rendu compte qu'il avait envie de dĂ©couvrir d'autres gants esseulĂ©s. Il y voit "une forme symbolique de l'humain. C'est un des seuls vĂȘtements qui Ă©pouse parfaitement la forme d'une partie du corps, d'une main qui plus est. Quand cette main se retrouve lĂ  au sol, je ne peux m'empĂȘcher de ressentir en quelque sorte la prĂ©sence d'une personne". "Que ce soit la famille, le couple, des parents et leurs enfants, on finit toujours par affronter la fin tout seul", mĂ©dite-t-il. "C'est cette humanitĂ© que je ressens dans ce gant qui a perdu son double".

- Bienveillance discrĂšte -

Depuis une quinzaine d'années il a ainsi accumulé une masse de données au sujet de gants égarés sur le bitume, coincés dans des bouches d?égout, posés sur des cÎnes de signalisation ou échoués sur la plage. Il aime les catégoriser selon leurs fonctions et leurs matiÚres, imaginer les circonstances dans lesquelles ils ont été perdus et observer s'ils ont été déplacés par quelqu'un d'autre depuis leur perte.

Ce sont "de toutes petites choses bien inutiles en ce monde", admet-t-il. Mais en 15 ans "j'ai pu prendre conscience de beaucoup de choses sur la ville, les gens, j'ai fait des dĂ©couvertes remettant en cause ma façon de penser et mes prĂ©jugĂ©s". Alors que Tokyo a la rĂ©putation au Japon d'ĂȘtre une grande ville sans chaleur humaine, Koji Ishii explique avoir "remarquĂ© ces infimes signes gentillesse de la part de ceux qui ne peuvent pas s'empĂȘcher de ramasser le gant d'un inconnu pour le dĂ©poser Ă  un endroit visible", pour permettre Ă  son propriĂ©taire de le retrouver plus facilement.

Il a par exemple relevĂ© une fois qu'un mĂȘme gant perdu avait Ă©tĂ© dĂ©placĂ© au moins huit fois sur un minuscule pĂ©rimĂštre. Une autre fois, un gant oubliĂ© dans un sachet plastique ouvert s'Ă©tait retrouvĂ© le lendemain dans une pochette fermĂ©e: quelqu'un de prĂ©venant Ă©tait intervenu entretemps, car il avait plu dans la nuit, raconte-t-il.

M. Ishii a aussi rĂ©alisĂ© un jour que quand un gant Ă©garĂ© finissait par disparaĂźtre pour de bon, sa prĂ©sence lui manquait, comme si lui-mĂȘme l'avait perdu. Alors il a aussi commencĂ© Ă  revenir sur les lieux oĂč il avait trouvĂ© d'autres gants auparavant, pour photographier les endroits de leur disparition dĂ©finitive. Il dit avoir revisitĂ© une centaine de ces lieux de mĂ©moire invisible jusqu'Ă  prĂ©sent.

- Une "malédiction" -

Sa passion lui cause aussi des embarras, au point de le faire souffrir. S'il repĂšre par exemple un gant perdu le long de la route alors qu'il est dans le bus, il ne peut pas s'empĂȘcher de descendre Ă  l'arrĂȘt suivant pour aller l'examiner. S'il en aperçoit un alors qu'il prend le taxi, il retourne aprĂšs Ă  l'endroit du gant Ă  vĂ©lo ou sur son scooter.

Sa femme et sa fille se montrent comprĂ©hensives vis-Ă -vis de sa marotte, qui date d'avant son mariage, assure-t-il. Son Ă©pouse prend mĂȘme de temps en temps un gant en photo pour lui, et sa fille lui indique parfois un endroit oĂč elle a en repĂ©rĂ© un. Mais elles se plaignent en voyage parce qu'il veut s'arrĂȘter dĂšs qu'il en voit un, confie-t-il. "Je vis dans la peur constante qu'il pourrait y avoir un gant juste Ă  cĂŽtĂ© de moi. Je ne peux pas dĂ©crire cela autrement que comme une malĂ©diction", finit-il par lĂącher.

Pas question pour autant raccrocher les gants. D'ailleurs, il espĂšre bien trouver d'autres gens dans le monde qui "Ă©prouvent les mĂȘmes sentiments Ă  la vue d'un objet sĂ©parĂ© de son autre moitiĂ©".

AFP

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