Musique

Camille Pépin, compositrice prodige dans un monde d'hommes

  • PubliĂ© le 15 fĂ©vrier 2019 Ă  19:23
  • ActualisĂ© le 15 fĂ©vrier 2019 Ă  19:28
Camille Pépin pose dans son studio-appartement à Paris, le 11 février 2019

Quelqu'un comme Camille Pépin est aussi rare qu'un lion blanc: à 28 ans, cette jeune compositrice française est une star montante dans un milieu presque exclusivement masculin.

Cette AmiĂ©noise sort le 22 fĂ©vrier son premier album, "Chamber music", et s'apprĂȘte Ă  composer sa premiĂšre musique pour ballet, au moment oĂč les compositrices restent peu connues Ă  travers le monde et leur programmation dans les concerts presque nĂ©gligeable.

Née dans une famille pas particuliÚrement mélomane, Camille Pépin a commencé à écrire des bribes de mélodies dÚs 13 ans. Déjà, à cinq ans, dans les cours de danse, elle était moins passionnée par les tutus que par la musique qui les accompagnait. "J'étais tellement fascinée par le piano que parfois j'oubliais de faire les exercices", sourit-elle.
Avant mĂȘme de composer, elle pense beaucoup Ă  la danse. "J'ai besoin de sentir les notes corporellement".

Les remarques sexistes, qu'elle balaie avec humour, ne l'ont jamais ébranlée. La compositrice, dont la musique à l'orchestration remarquable rappelle aussi bien Debussy que les ?uvres de minimalistes américains, reste toutefois estomaquée par les clichés toujours enracinés dans son milieu.
"Un compositeur m'a dit que si j'avais des commandes, c'est parce que j'étais une femme et pas désagréable à regarder", confie-t-elle à l'AFP dans son studio-appartement parisien.
À un concert, "un monsieur est venu me dire +j'ai trouvĂ© votre musique trĂšs fraĂźche, trĂšs fleurie, trĂšs douce+", se rappelle-t-elle, alors qu'il s'agissait de morceaux assez "guerriers". "Je suis une femme donc forcĂ©ment ces trois mots" lui sont venus Ă  l'esprit, ironise la compositrice aux cheveux blonds mi-courts et Ă  la voix posĂ©e.

"Manque de modÚle" féminin

Camille Pépin, qui avait fait sensation avec sa piÚce d'orchestre "Vajrayana", primée en 2015 par la Sacem, est consciente qu'il faudra encore des générations avant de contrebalancer plusieurs siÚcles d'oubli des compositrices. "Dans toutes mes classes (au Conservatoire de Paris), il n'y avait que des hommes. J'étais la seule fille mais je l'ai bien vécu."
Malgré quelques souvenirs: à son inscription, quand elle va à l'administration vérifier que son dossier a bien été reçu, un employé répond par la négative. Avant de s'exclamer: "Ah, Camille, une femme... Il y a tellement d'hommes."

Un professeur "un peu vieille école" voulait qu'elle soit assise à droite au déjeuner "parce que c'est la place de la femme".
En revanche, la majoritĂ© de ses professeurs, les grands compositeurs français contemporains Guillaume Connesson, Thierry Escaich et Marc-AndrĂ© Dalbavie, l'ont soutenue de mĂȘme que ses camarades de classes.
"Ça se dĂ©poussiĂšre un peu et il y a de jeunes professeurs qui arrivent" au Conservatoire, dit celle qui espĂšre qu'un jour la question ne se posera plus. Une Ă©volution lente car le milieu de la musique classique "prend du temps pour changer", juge cette compositrice trĂšs prĂ©sente sur les rĂ©seaux sociaux.

À l'heure oĂč sexisme et discriminations sont au centre de dĂ©bats dans tous les milieux ou presque, c'est surtout "le manque de modĂšle" fĂ©minin qui fait dĂ©faut selon elle.
Certaines sont parvenues à briser le plafond de verre comme la Finlandaise Kaija Saariaho, basée de longue date à Paris, l'Américaine Meredith Monk, la Britannique Tansy Davies ou encore la Franco-Américaine Betsy Jolas.
Mais Camille Pépin, passionnée de Debussy, Ravel, Steve Reich ou John Adams, indique qu'adolescente, elle ne connaissait pas une seule compositrice.
"On ne les étudiait pas", assure-t-elle. Elle connaßt plus ses contemporaines comme la Britannique Anna Clyne ou l'Américaine Jennifer Higdon. Qui a entendu parler de HélÚne de Montgeroult (1764 -1836), de Louise Farrenc (1804-1875) ou de Fanny Mendelssohn (1805-1847)?

PoĂšmes de James Joyce

"Il y a eu plein de compositrices mais qui ont été écrasées comme Clara Schumann (épouse de Robert Schumann); son mari lui a dit +tu joues ma musique+", explique la pianiste Célia Oneto Bensaïd, une des interprÚtes de la musique de Camille Pépin.
Dans son album, enregistré avec l'Ensemble Polygones, Camille Pépin s'empare de poÚmes de James Joyce et les accompagne d'une musique trÚs harmonieuse, avec du chant en anglais.
Sa premiÚre musique pour ballet sera chorégraphiée en 2020 par Sylvain Groud, directeur du Ballet du nord.
Être jeune compositrice est d'autant plus un dĂ©fi que le mĂ©tier reste un rien incompris. "Une fois, j'ai eu droit Ă  +que faites-vous la semaine? Ils pensaient que je composais le dimanche, pour me dĂ©tendre", Ă©clate-t-elle de rire.

AFP

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