ModÚle économique en question

Dans les Alpes, les canons Ă  neige de la discorde

  • PubliĂ© le 20 juin 2021 Ă  12:59
Des chÚvres paissent sur le plateau de Beauregard, à proximité de la station de ski de La Clusaz, le 7 juin 2021

Canons à neige contre chauves-souris: à La Clusaz, en Haute-Savoie, un projet de retenue d'eau destinée à alimenter les enneigeurs cristallise les tensions d'un monde de la montagne qui s'interroge sur l'évolution de son modÚle économique, ultra-dépendant du ski alpin.

En se promenant avec les écologistes sur le site du projet - 150.000 mÚtres cubes d'eau dédiés à la neige de culture et à l'eau potable - on découvre la tourbiÚre, merveille de biodiversité, et les habitats de chauve-souris qui nichent au bord du plateau de Beauregard, dans le somptueux massif des Aravis.

Le maire, dans son bureau, avance lui cartes, graphiques et chiffres. Didier ThĂ©venet Ă©voque un lieu en dehors de la zone Natura 2000, peu frĂ©quentĂ© et dĂ©jĂ  abimĂ© par la tempĂȘte de 1999.

Pour lui, ce bassin de rétention d'eau est l'assurance-vie de la commune: en garantissant 30 années de ski de plus, il maintiendrait l'économie du village et l'emploi des habitants.

Face au rĂ©chauffement climatique, "MĂ©tĂ©o France nous dit: si vous enneigez votre domaine skiable Ă  45% par la neige de culture, vous avez 30 ans de ski Ă©quivalent Ă  ce que vous avez actuellement", explique le maire. "C’est le ski qui va payer la transition touristique dans les trente ans qui viennent," ajoute-t-il. Son objectif: doubler le chiffre d'affaires hors-ski tout les cinq ans.

Pour y parvenir, assure la mairie, il faut pouvoir conserver 100.000 mÚtres cubes d'eau dédiée à la neige artificielle, auxquels s'ajoutent 50.000 mÚtres cubes pour assurer l'approvisionnement du village en eau potable, menacé par l'irrégularité croissante des précipitations.

Le projet de 10 millions d'euros a Ă©tĂ© approuvĂ© par 18 voix sur 19 lors du conseil municipal du 29 avril et les travaux pourraient dĂ©buter Ă  l'automne. "Ce n'est pas une fuite en avant vers la neige de culture", rĂ©pĂšte inlassablement le maire. "Mon rĂŽle est de maintenir les grands Ă©quilibres de la station". Et de souligner qu'il a refusĂ© en 2020 l'implantation d'un Club Med et l’extension du domaine skiable.

Ces dĂ©bats, parfois virulents, essaiment partout dans les Alpes: Ă  Gresse-en-Vercors (IsĂšre), les habitants ont votĂ© par rĂ©fĂ©rendum en faveur de l'installation de nouveaux canons Ă  neige; Ă  la Grave (Haute-Alpes), l’extension du tĂ©lĂ©phĂ©rique de la Meije divise la population locale; Ă  La FĂ©claz (Savoie), un autre projet de retenue collinaire a provoquĂ© actes de vandalisme et contestations en justice.

- "Il y a urgence Ă  attendre" -

"LĂ , on serait sous l'eau". A La Clusaz, dans un sous-bois couvert de mousse, une coalition hĂ©tĂ©roclite est venue expliquer Ă  l'AFP les dĂ©gĂąts qu'une retenue de 3,8 hectares ferait au lieu, oĂč des piquets de chantier ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© installĂ©s.

S'y mĂȘlent prĂ©occupations personnelles - un homme craint pour sa source d'eau situĂ©e en dessous -, considĂ©rations environnementales - "on va artificialiser une terre qui est une rĂ©serve de biodiversitĂ©", s'agace Sandra Stavo-Debauge, candidate EELV aux rĂ©gionales - et dĂ©sir d'un autre tourisme en montagne.

"Il y a urgence à attendre", explique, au téléphone, Virginie de Boisséson, présidente de l'association La Nouvelle Montagne et propriétaire d'un chalet sur le plateau de Beauregard. "Il y a un frémissement dans les attentes des touristes. Ils ne sont plus là pour faire une semaine de ski non-stop. Ils veulent se reconnecter avec la nature."

Mais la crise du Covid l'a montré cet hiver: sans remontées mécaniques, le modÚle économique n'est, pour l'instant, pas viable. Professionnels du ski et défenseurs de l'environnement se disent ainsi tous favorables à une "transition" du tourisme de montagne.

Le terme est suffisamment flou pour les mettre d'accord. Mais qu'est-ce que cela veut dire, concrÚtement ? "Aujourd'hui, on n'a pas la réponse", reconnaßt le maire Didier Thévenet.

Le compte à rebours est lancé. Selon les projections de Météo-France, à 1.750 mÚtres d'altitude sur le territoire de La Clusaz, la température moyenne annuelle aura augmenté d'ici la seconde partie du siÚcle de 1,3°C à 2,7°C par rapport à sa moyenne entre 1976 à 2005, avec jusqu'à un tiers de jours de gels en moins chaque hiver.

"Aujourd'hui, le tout-ski, il est fini, mais on n'a pas la solution de remplacement", confirme Eric Adamkiewicz, maßtre de conférence à l'université de Toulouse et ancien directeur de l'office de tourisme des Arcs-Bourg-Saint-Maurice. "Un modÚle économique reste à construire."

AFP

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