Un silence surpris, puis la joie déchire le calme pesant des montagnes de Bisesero, aux confins du Rwanda: les rescapés de ce lieu martyr du génocide ont reconnu Alain Gauthier, qui vient de leur apprendre l'imminence du procÚs en France d'un présumé génocidaire de leur région.
"Je suis venu vous dire +turikumwe+ (on est ensemble, en kinyarwanda), qu'il ne faut pas perdre courage ni espoir", lance le Français de 72 ans, front brûlé par le soleil. Encore engourdi de kilomÚtres de piste chaotique en jeep pour atteindre ce village déshérité dans l'ouest du Rwanda, à plus de 8.800 km de sa ville de Reims, dans l'est de la France, Alain Gauthier tombe dans les bras d'éleveurs tutsi.
Ces "Abasesero", la soixantaine aux visages burinés, coiffés de chapeaux de feutre, connaissent bien l'homme. Il est celui qui avec son épouse franco-rwandaise Dafroza, 66 ans, a consacré sa vie à traquer les génocidaires réfugiés en France, au nom des victimes et des rescapés. Celui qui est à l'origine de la quasi-totalité de la trentaine de plaintes déposées en France contre des ressortissants rwandais et qui à ce jour ont abouti au renvoi aux assises de huit hommes (dont trois ont été définitivement condamnés, à 25 ans de prison pour l'un et à la perpétuité pour les deux autres).
A l'horizon, les ùpres montagnes de Bisesero et leur camaïeu de verts des cultures accrochent à leur sommet une brume cotonneuse, surplombant l'immense lac Kivu. Bisesero fut un des lieux emblématiques de la résistance des Tutsi en 1994: des semaines durant, les habitants ont combattu les extrémistes hutu locaux. Avant que le gouvernement génocidaire n'organise des attaques massives en faisant transporter à Bisesero des tueurs d'autres régions. 50.000 morts estimés. Autour d'Alain Gauthier, ce 2 décembre, tous les hommes disent avoir perdu femmes et enfants dans ces tueries.
"A chaque fois que nous entendons que des gens en fuite ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s, cela nous donne du courage !" lance Narcisse Kabanda, 63 ans.
RĂ©fugiĂ© en France, dont il a obtenu la nationalitĂ© en 2010, Claude Muhayimana devait ĂȘtre jugĂ© aux assises Ă Paris en fĂ©vrier mais le procĂšs vient d'ĂȘtre reportĂ© Ă une date non fixĂ©e en raison des difficultĂ©s des tĂ©moins Ă venir avec la crise sanitaire.
Cet ancien chauffeur d'hÎtel au Rwanda est accusé de "complicité" de génocide "par aide et assistance" pour avoir transporté dans l'ouest du pays - notamment dans les collines de Karongi, les régions de Kibuye et Bisesero d'avril à juin - des Interahamwe ("ceux qui tuent ensemble") sur les lieux des massacres. Ces miliciens ont été les principaux bras armés du génocide contre la minorité tutsi, orchestré par le régime extrémiste hutu au pouvoir et qui a fait entre avril et juillet 1994 plus de 800.000 morts.
- "Ceux qui ont vu" -
Alain Gauthier est venu de si loin pour retrouver Aaron Kabogora, dont il a recueilli, lors d'une précédente visite, le "témoignage fort" dans le dossier Muhayimana. Ce survivant des massacres - qui en garde une balle dans la cuisse et des cicatrices à l'épaule - a perdu dix membres de sa famille. "Ma femme, mes enfants...; ils ont été tués à différents endroits; pour certains, on n'a toujours pas retrouvé les corps." Quand le Français lui montre une photo de M. Muhayimana, Aaron, 71 ans, visage émacié, n'a aucun doute: "Je suis né ici, j'ai vu le génocide ici, il y a plein d'Interahamwe qui sont passés par ici; je le reconnais car il était leur chauffeur, je l'ai vu."
"Le crime de gĂ©nocide ne vieillit jamais et ces gens (gĂ©nocidaires, NDLR) doivent ĂȘtre poursuivis partout oĂč ils sont", ajoute-t-il.
Son témoignage oculaire est crucial et le chasseur de génocidaires décide sur le champ de faire citer Aaron au procÚs, afin qu'au moins un rescapé de Bisesero y témoigne.
Quelques jours plus tard, ce déplacement au Rwanda se révÚle encore plus "fructueux", lorsqu'il rencontre pour la premiÚre fois un ancien proche voisin de M. Muhayimana "qui a partagé la vie de l'accusé pendant un laps de temps du génocide". "C'est un témoin de proximité, qui apportera des faits trÚs précis" au procÚs, estime M. Gauthier. "Il est essentiel que ceux qui ont vu et ceux qui savent parlent; tous ces témoignages sont à engranger dans la mémoire du génocide."
Si un certain nombre de planificateurs du génocide, commanditaires ou tueurs ont été condamnés au Rwanda, par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, et à l'étranger, beaucoup continuent d'échapper à la justice. Kigali a adressé 48 demandes d'extradition à la France, premier pays européen avant la Belgique (40 demandes). Depuis 24 ans, l'engagement bénévole des Gauthier - souvent qualifiés de "Klarsfeld du Rwanda" en référence aux chasseurs de nazis Beate et Serge Klarsfeld - les a conduits à sillonner en moyenne trois fois par an - sur leurs congés puis pendant leur retraite - les collines du Rwanda à la recherche de témoignages d'ex-tueurs, de prisonniers et de survivants.
M. Muhayimana avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© en 2014 Ă Rouen (ouest de la France) un an aprĂšs l'ouverture d'une enquĂȘte initiĂ©e par une plainte du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), qu'ils ont cofondĂ©.
- "Notre vie a basculé" -
PrĂšs de 27 ans aprĂšs le gĂ©nocide, Alain Gauthier est toujours Ă©treint de chagrin quand il raconte ce 8 avril 1994 oĂč il doit annoncer Ă Dafroza, dans leur maison Ă Reims, que sa mĂšre Suzana a Ă©tĂ© abattue par balles dans une paroisse Ă Kigali. "Le 6 avril 1994, c'est lĂ que notre vie a basculĂ©; c'est un cataclysme dans l'existence pour nous comme pour toutes les familles victimes", souffle-t-il.
"Du cÎté de ma mÚre il n'y a plus de survivants: ma mÚre, mes oncles, neveux ont été tués", entre "70 et 80 personnes", a expliqué Dafroza, les yeux dans le vide, lors d'un entretien à Reims. "Les trois mois de génocide, on a vécu comme des fantÎmes, on s'est battus pour alerter; on écrivait aux politiques, aux journaux, on a fait des manifestations... et on allait au boulot", relate l'ex-enseignant et chef d'établissement scolaire. Dafroza exerçait la profession d'ingénieur chimiste. Le couple s'occupait de ses trois jeunes enfants avant d'accueillir ensuite des enfants de rescapés.
Deux Ă©vĂ©nements seront fondateurs dans leur engagement. Leurs premiers retours en 1996 et 1997 au Rwanda oĂč ils Ă©coutent avec effroi les rescapĂ©s. Puis en 2001, Ă Bruxelles oĂč une cour d'assises est appelĂ©e Ă se prononcer sur des accusations portĂ©es contre quatre Rwandais soupçonnĂ©s d'avoir participĂ© au gĂ©nocide.
A la fin du procÚs, les fondateurs du collectif belge à l'origine des dépÎts de plaintes les interpellent: "Et vous en France, qu'est-ce que vous faites ?" "C'était la phrase de trop !" lance Dafroza. Le couple regroupe des amis et en 2001 est créé le CPCR, présidé par M. Gauthier.
Depuis, "on ne passe pas une journée sans parler du génocide..."
- Trop "tardé" -
En raison des liens historiques entre Paris et le rĂ©gime du prĂ©sident rwandais JuvĂ©nal Habyarimana, nombre de gĂ©nocidaires prĂ©sumĂ©s ont trouvĂ© refuge en France aprĂšs 1994, parfois obtenu la nationalitĂ© française. Des mĂ©decins, prĂȘtres, employĂ©s municipaux, dans une vie anonyme.
La plus haute instance judiciaire en France, la Cour de cassation, s'est constamment opposĂ©e aux extraditions vers le Rwanda de Rwandais soupçonnĂ©s d'avoir pris part au gĂ©nocide, en vertu du principe de non-rĂ©troactivitĂ© de la loi. Pour les Gauthier, la justice française a trop "tardĂ©" Ă s'intĂ©resser Ă ces suspects, mĂȘme si ils se fĂ©licitent du "sursaut" constatĂ© depuis 2012 et la mise en place d'un parquet spĂ©cialisĂ© "crimes contre l'humanitĂ©", puis en 2013 de l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanitĂ©, les gĂ©nocides et les crimes de guerre (OCLCH).
Car c'est aujourd'hui une course contre l'oubli et l'impunité qui est menée. "Le temps joue en faveur des bourreaux", estime M. Gauthier.
"Il devient de plus en plus difficile de constituer des plaintes parce que beaucoup de tĂ©moins sont dĂ©cĂ©dĂ©s; d'autres ont la mĂ©moire dĂ©faillante ou ne souhaitent plus parler", incitĂ©s par les autoritĂ©s Ă la rĂ©conciliation. Les accusĂ©s sont ĂągĂ©s et "risquent de ne jamais ĂȘtre jugĂ©s" dĂ©nonce-t-il.
A Paris, Eric Emeraux, ancien chef de l'OCLCH de 2017 à l'été 2020, rappelle que pour la justice française, un dossier rwandais - qui suppose jusqu'à six voyages au Rwanda et des entretiens avec des dizaines de témoins - dure en moyenne "dix ans" et coûte en général "un million d'euros". "Toutes les ONG qui font ce travail de traque sont indispensables car les moyens de l'Etat français ne sont pas à la hauteur des enjeux", estime M. Emeraux. Et, dit Alain Gauthier, "pour les victimes, c'est indispensable que ceux qui ont tué les leurs rendent des comptes à la justice des hommes; c'est une façon pour eux de se reconstruire".
Pendant les deux semaines oĂč l'AFP l'a suivi au Rwanda en dĂ©cembre - son 3Ăšme sĂ©jour en 2020 - M. Gauthier a sillonnĂ© des centaines de kilomĂštres dans l'ouest, le nord et le sud de ce pays de lacs et de montagnes pour enquĂȘter sur principalement cinq dossiers, dans onze localitĂ©s. MalgrĂ© des nuits hantĂ©es d'insomnies et de douleurs chroniques au dos, le Français est levĂ© Ă l'aube au Rwanda. On le trouve souvent au petit dĂ©jeuner savourant un "African tea", mĂ©lange revigorant de thĂ©, gingembre et lait.
Avant de prendre la route pĂ©rilleusement envahie par des motos-taxis bravaches, vendeuses la tĂȘte chargĂ©e de marchandises, vĂ©los surchargĂ©s de poulets vivants s'accrochant dans les montĂ©es Ă des camions poussifs... Pendant les heures en voiture Ă travers le pays, on le surprend Ă fredonner les chansons du dernier album de son gendre, le talentueux artiste franco-rwandais GaĂ«l Faye. Le soir, de retour dans un hĂŽtel modeste, il relit ses notes dans son grand cahier. ConcentrĂ© et souvent soucieux, perdu dans les rĂ©cits des survivants.
Son attachement Ă ce pays - qu'il connaĂźt depuis 50 ans, oĂč il a Ă©tĂ© enseignant coopĂ©rant entre 1970 et 1972 et dont il a la nationalitĂ© - est flagrant. Il connaĂźt les rudiments du kinyarwanda et s'adonne aux longs Ă©changes de politesse de l'hospitalitĂ© rwandaise.
- Recherche de témoins -
Une lettre signĂ©e d'Ă©tudiants anonymes les alertant sur la prĂ©sence d'un suspect dans l'ouest de la France ou un ami qui leur signale un collĂšgue travaillant dans le mĂȘme hĂŽpital: les dĂ©buts de leurs enquĂȘtes sont "variables", avant d'aboutir au dĂ©pĂŽt de plainte auprĂšs des juges d'instruction du pĂŽle crimes contre l'humanitĂ© Ă Paris.
Dans le cas de l'ex-officier de la garde présidentielle, Pascal Simbikangwa - condamné en France à 25 ans de prison pour génocide - c'est une rescapée parmi leur famille passée par l'ßle française de Mayotte qui le repÚre là -bas. Au Rwanda, le CPCR est aidé par un réseau de rescapés, notamment issu de l'association "Ibuka" et celle des Amis du CPCR (ACPCR), créée en 2016, et par d'anciens élÚves d'Alain, qui partent à la recherche de témoins, dressent des listes, aident pour la traduction.
Dans le dossier d'un prĂȘtre ayant obtenu la nationalitĂ© française et contre lequel la justice française a ouvert une enquĂȘte fin 2019, M. Gauthier dispose ainsi en dĂ©cembre d'une liste de tĂ©moins. Il recueille pour la premiĂšre fois les tĂ©moignages accablants de rescapĂ©es Ă l'Ă©gard du prĂȘtre et de ses agissements prĂ©sumĂ©s dans son Ă©glise en avril 1994. Pour leur parler, il a fallu trouver des lieux Ă l'abri des regards.
L'une des femmes, 10 ans en 1994, a racontĂ© Ă l'AFP, secouĂ©e de pleurs, ĂȘtre restĂ©e dans l'Ă©glise "deux semaines cachĂ©e dans les cadavres de sa famille" tellement elle Ă©tait effrayĂ©e, jusqu'Ă ce qu'un bulldozer venu mettre les corps dans une fosse commune la fasse Ă©merger de cet abĂźme. EffarĂ©, Alain Gauthier demande aux deux femmes de mettre leur rĂ©cit par Ă©crit, pour alimenter la plainte que le CPCR compte dĂ©poser.
La semaine suivante, le 8 décembre, alors que la chaleur tape sur Nyanza (sud), il retrouve une quinzaine de personnes, rescapés et parties civiles avec le CPCR dans la plainte visant Philippe Hategekimana. Cet ancien adjudant-chef de gendarmerie de Nyanza, soupçonné d'avoir participé au génocide, est en détention provisoire en France depuis 2019. Ce jour là , c'est un aspect laborieux mais fondamental de son travail qui occupe M. Gauthier: faire remplir des documents nécessaires aux avocats du CPCR et à la justice française.
Pour que les plaintes soient recevables, il doit vĂ©rifier les noms, Ăąges, liens de parentĂ© aux victimes, sans compter le casse-tĂȘte des demandes d'adresses prĂ©cises, peu compatibles avec la rĂ©alitĂ© des campagnes rwandaises... Des coups de fils de maris hĂ©sitants sont passĂ©s aux mĂšres pour l'Ăąge des enfants... AprĂšs plusieurs heures, le tout se termine par quelques biĂšres et brochettes coriaces de chĂšvre.
- Détracteurs -
A Kigali, Alain Gauthier est souvent reconnu dans la rue, par des amis, des rescapés ou encore un musicien célÚbre qui lui lance: "Alors, comment ça va le travail ?" Il rend réguliÚrement visite au parquet rwandais. Parmi ses interlocuteurs, le directeur de l'unité chargée de la protection des victimes et des témoins, Théoneste Karenzi, qui aprÚs le massacre de sa famille à Kibuye a survécu seul à 16 ans au génocide.
Il dĂ©crit les Gauthier comme des "gens courageux", dont la "contribution est majeure" pour initier les dossiers. Les dĂ©tracteurs des Gauthier, eux, les accusent d'ĂȘtre un "syndicat de dĂ©lateurs" et dĂ©noncent leur proximitĂ© avec le rĂ©gime rwandais, auquel il est souvent reprochĂ© d'utiliser la mĂ©thode forte pour faire taire les voix discordantes.
En novembre 2017, le couple s'est vu remettre par le président rwandais Paul Kagame à Kigali "l'Ordre national de l'amitié exceptionnelle" pour "honorer leur service à la nation rwandaise". "Cette association, c'est quelque part le relai technique et politique des autorités rwandaises", affirme l'avocat Philippe Meilhac, qui défend une dizaine de ressortissants rwandais visés par des plaintes en France - dont M. Muhayimana.
La journaliste canadienne Judi Rever - auteur du livre controversĂ© "Rwanda: l'Ă©loge du sang" oĂč elle Ă©voque notamment les crimes du Front patriote rwandais (FPR, au pouvoir depuis la fin du gĂ©nocide) au Rwanda et au ZaĂŻre/Congo, qualifiĂ©e de "rĂ©visionniste" par le Rwanda -, estime que "c'est un couple qui travaille pour le FPR".
Le FPR, à la poursuite des auteurs du génocide, a été accusé par l'ONU, avec ses alliés congolais, d'avoir tué plusieurs dizaines de milliers de Hutu en République démocratique du Congo voisine en 1996-1997. Ce sujet reste trÚs sensible: Kigali considÚre l'évocation de ces massacres comme relevant du négationnisme. Les responsables de ces crimes de masse n'ont pas été inquiétés.
"Dans plusieurs dossiers d'enquĂȘte, ce sont des opposants au FPR ou des tĂ©moins des crimes du FPR qui sont ciblĂ©s", affirme Mme Rever.
"On est à l'origine des poursuites, mais c'est pas nous qui condamnons; ce sont des jurys de citoyens", réplique M. Gauthier. "Il en est sorti une vérité judiciaire qui correspond à nos attentes, mais qui n'est pas la nÎtre.".
Pour l'heure, le couple reste plongé dans la préparation du procÚs Muhayimana. Le Français l'a promis: ils reviendront raconter les audiences aux rescapés de Bisesero, isolés dans leur bout du monde.
AFP








Moins loin, il y a eu le génocide Balkans perpétré en 1995 par les Serbes.