Désinformation

Depuis le coup d’Etat au Niger, la guerre sans fin des "fake news"

  • PubliĂ© le 18 aoĂ»t 2023 Ă  12:04
  • ActualisĂ© le 18 aoĂ»t 2023 Ă  14:13
Manifestation de soutien aux militaires putschistes devant l'Assemblée nationale, le 27 juillet 2023 à Niamey, au Niger

Fausses rumeurs, vidĂ©os dĂ©tournĂ©es, audios manipulĂ©s: le rĂ©cent coup d’État militaire au Niger a remis une piĂšce dans la machine de la dĂ©sinformation qui sĂ©vit au Sahel depuis des mois, sur fond de divisions grandissantes entre pays ouest-africains.

Depuis le 26 juillet et le coup d’État au Niger qui a renversĂ© le prĂ©sident Mohamed Bazoum, l'AFP a une quinzaine d'allĂ©gations trompeuses sur les rĂ©seaux sociaux, visant tantĂŽt Ă  dĂ©crĂ©dibiliser, tantĂŽt Ă  soutenir les militaires qui ont pris le pouvoir.

Parmi elles, des images d'amateur d'une en soutien à M. Bazoum, tenue au premier jour de la crise, ont été repartagées plusieurs fois sur X (ex-Twitter) et Facebook dans les jours qui ont suivi, laissant croire à tort que différentes marches ont été organisées par ses partisans.

Une autre vidéo virale prétend montrer le ministre des Finances du gouvernement déchu en larmes, sommé par les généraux de "rendre compte de l'argent volé" par le régime Bazoum. Sauf que la séquence, qui à 2021, n'a rien à voir avec les événements aux Niger: on y voit un ancien ministre de la Justice remercier son mentor.

Le mĂȘme procĂ©dĂ© de dĂ©contextualisation est aussi utilisĂ© par les internautes pour dĂ©noncer des ingĂ©rences Ă©trangĂšres dans une rĂ©gion de plus en plus divisĂ©e, alors que rĂšgne l'incertitude sur une possible intervention militaire de la CommunautĂ© Ă©conomique des États d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) pour "rĂ©tablir l'ordre constitutionnel".

Photos à l'appui, les uns font état d'avions de chasse Rafale français à Dakar en renfort de la Cedeao, perçue comme alliée des Occidentaux, d'autres annonçant l'arrivée du groupe paramilitaire russe Wagner ou de premiers au Niger.

- Relais pro-russes -

AprĂšs le Mali (2020, 2021) et le Burkina Faso (deux fois en 2022), le Niger est le troisiĂšme pays du Sahel Ă  connaĂźtre un coup d’État en trois ans. Ces derniers, qui ont pris leurs distances avec l'ancienne puissance coloniale française Ă  la faveur d'un rapprochement avec la Russie, ont affichĂ© leur soutien Ă  Niamey.

Pour Ikemesit Effiong, directeur de recherche du cabinet de conseil nigérian SBM Intelligence, la campagne de désinformation visant le Niger ne semble "pas particuliÚrement bien coordonnée ou gérée de maniÚre centralisée".

NĂ©anmoins, souligne-t-il, les soutiens des nouveaux maĂźtres du pays "ont largement amplifiĂ© la menace de conflit avec la Cedeao, en particulier avec le Nigeria, ainsi qu'avec la France (qui soutient ouvertement le bloc rĂ©gional, ndlr) pour mobiliser en ligne et sur le terrain", dans une rĂ©gion "oĂč les opinions anti-impĂ©rialistes et anti-occidentales sont populaires et faciles Ă  vendre".

Selon les experts interrogĂ©s par l'AFP, les moyens mis en Ɠuvre ressemblent en partie Ă  ceux employĂ©s prĂ©cĂ©demment dans d'autres pays de la rĂ©gion.

C’est depuis Telegram ou WhatsApp que partent frĂ©quemment les premiĂšres assertions, avant d’ĂȘtre partagĂ©es sur d’autres rĂ©seaux comme Facebook.

De plus, on retrouve aujourd'hui plusieurs acteurs ayant déjà propagé des infox sur le Mali et le Burkina Faso, connus pour leurs prises de positions pro-russes dans la région, et leur hostilité envers Paris.

- "Alliés de circonstance" -

C'est notamment le cas du Groupe panafricain pour le commerce et l'investissement (GPCI), agence de communication dirigĂ©e par Harouna Douamba, proche des sphĂšres russes, Ă  l'origine de nombreuses "interfĂ©rences" propagĂ©es via un vaste rĂ©seau de faux sites de mĂ©dias et pages Facebook, selon le collectif international d'enquĂȘte All Eyes on Wagner.

Le 10 août par exemple, l'une de ces pages baptisée INFOS DU FASO affirmait que la France préparait un "complot de déstabilisation" du Niger et armait des "terroristes".

Le GPCI, Ă  travers "plusieurs sites suspects impliquĂ©s dans la dĂ©sinformation, partageait des informations sur le Tchad ou le Nigeria et sur d’autres pays de la rĂ©gion" concernant une Ă©ventuelle intervention militaire au Niger ou la dĂ©mission du prĂ©sident Bazoum, abonde auprĂšs de l'AFP le fondateur du compte Casus Belli sur X (ex-Twitter), qui analyse et surveille les contenus suspects notamment en Afrique.

Afrique Média TV, partenaire du média d'Etat Russia Today et relais des actions du groupe Wagner sur le continent africain, participe elle aussi aux opérations de désinformation, selon cet analyste.

La chaĂźne a ainsi partagĂ© le 9 aoĂ»t une vidĂ©o qui prĂ©tendait montrer le prĂ©sident Bazoum, l'air dĂ©contractĂ© aprĂšs avoir signĂ© sa dĂ©mission, alors qu'il est sĂ©questrĂ© chez lui depuis le 26 juillet. Ces images trompeuses ont Ă©tĂ© par l’AFP.

Pour Maixent SomĂ©, analyste financier burkinabĂš qui a mis en place un observatoire sur les rĂ©seaux sociaux, cette vague de dĂ©sinformation est autant le fait d'acteurs locaux que d'influences Ă©trangĂšres. "Il y avait un sentiment anti-français bien avant l’arrivĂ©e de la Russie", sur lequel ses rĂ©seaux ne font que capitaliser, dit-il Ă  l'AFP.

De leur cÎté, les militants panafricanistes "se sont forgés en alliés de circonstance" de la Russie, notamment pour véhiculer un sentiment de rejet de la France, ajoute-il. Mais ils ont désormais "des agendas personnels", et notamment des ambitions politiques.

AFP

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