Lanzmann, Johnny, Eddy, Gainsbourg, Godard, Pialat, Van Gogh, et lui, et lui, et lui: le rare Jacques Dutronc se raconte dans une interview sans filtre accordée à l'AFP à l'occasion de la sortie de sa compilation "Fume!.
.. c'est du Best".Cigare à la bouche (mais pas d'alcool, il ne boit plus depuis deux ans), lunettes noires sur le nez, sourire éclatant, il reçoit chez lui, à Monticello, village corse dont il est tombé amoureux - "aprÚs Françoise" Hardy - un été 1966. Le soleil est à son zénith, lui d'humeur bavarde pour revisiter sa riche carriÚre musicale et cinématographique.
QUESTION: Quand vous regardez toutes ces chansons enregistrées au fil des ans, quelles sont celles qui comptent davantage?
REPONSE: "Il y a celles que je chante souvent sur scÚne, et qui ont forcément une histoire. Mais il y en a d'autres que je ne chante plus, par exemple +Le Responsable+. A part les +whaou!!+ que je crie... Là , je me moquais un peu de Johnny, ça faisait rigoler mes potes, mes musiciens. Bon la maison de disque a gardé ça..."
Q: Quelle fut votre éducation musicale ?
R: "Classique. Avant la guitare, j'ai appris le piano avec mon pÚre. Puis il y a eu le jazz. Mais ce qui compte en musique, ce sont les harmonies. Pour moi, le seul vrai musicien, c'est Ravel que tout le monde connaßt pour +Le Boléro+. Souvent, ce qu'on retient d'un artiste n'est pas ce qu'il a fait de mieux."
Q: Pour vous y compris ?
R: "Je ne sais pas... Quand les gens m'abordent c'est pour me dire +il est 5 heures, Paris s'Ă©veille+. Ăa va."
- "Ăconomie de mots" -
Q: Vos copains Johnny et Eddy ne juraient que par l'Amérique. Pas vous...
R: "Non. La preuve, c'est que j'ai gardĂ© mon nom pour la scĂšne. Quand mon producteur Jacques Wolfsohn sort +Et moi, et moi, et moi+, il va le faire Ă©couter Ă Lucien Morisse patron d'Europe 1, qui dit +pas mal, mais le coup de gĂ©nie, c'est le nom! OĂč t'as pu trouver un nom pareil ?+".
Q: C'est le début de votre collaboration avec Lanzmann...
R: "Une rencontre formidable. Wolfsohn l'avait enfermĂ© dans mon bureau pour qu'il Ă©crive. Je venais l'aider avec la guitare, parce Jacques ne savait pas mettre en musique. On Ă©tait sur la mĂȘme longueur d'ondes autant que dans l'Ă©conomie de mots."
Q: Dans "Il est 5 heures Paris s'Ă©veille", d'oĂč vient la flĂ»te traversiĂšre ?
R: "On n'arrivait pas à trouver ce petit truc aérien qu'on recherchait. Roger Bourdin, qui passait par là , trouvait ça plutÎt joli. Wolfsohn lui a dit de jouer quelque chose. Il nous a fait ses solos en une prise."
Q: L'opportuniste" en 1968, c'était votre façon de régler la chose politique ?
R: "Pas vraiment, mais je dois reconnaßtre que ça fonctionne encore bien à notre époque."
Q: Comment se passe votre rencontre avec Serge Gainsbourg ?
R: "Françoise nous a prĂ©sentĂ©s. Avant de travailler ensemble, on a longtemps prĂ©fĂ©rĂ© se marrer au bistrot. Au boulot, il ne m'a jamais embĂȘtĂ©, mais je savais qu'il pouvait ĂȘtre trĂšs chiant."
Q: Aviez-vous le trac sur scĂšne ?
R: "Sûrement un peu, mais je n'ai plus ce souci depuis longtemps. Alors qu'au cinéma, il est resté à cause de la peur de ne pas me souvenir des dialogues. Du coup, c'est terrible, on ne joue plus."
- Fan de Dupontel -
Q: CÎté cinéma, justement, avez-vous des projets?
R: "Non... Mais si Albert Dupontel me propose un truc, mĂȘme comme assistant, j'y vais. Lui c'est le plus fort actuellement."
Q: Votre premier rĂŽle marquant c'est dans +L'important c'est d'aimer+ de Zulawski...
R: "Andrzej n'était pas commode. Mais comme je ne suis pas un combattant, ça s'est passé à peu prÚs bien. Il me disait: +fais ce que tu as envie+, alors qu'à Romy (Schneider), il lui a imposé cette scÚne de masturbation. Andrzej savait manipuler les gens. C'était dur de sortir de ce tournage."
Q: Et de "Sauve qui peut la vie" de Godard ?
R: "C'était totalement différent. Il parlait peu et moi pareil. On recevait un papier nous disant d'aller sur le plateau. Je m'y pointais... Personne. +Il ne vient pas Jean-Luc ?+ On me répondait +Non, il est au cinéma. Il apprend+."
Q: Et le tournage de "Van Gogh", plutÎt éprouvant non avec Pialat?
R: "Lui, c'Ă©tait le plus dangereux et le plus attachant en mĂȘme temps (...). Il a essayĂ© de me dĂ©stabiliser. Il cassait prĂšs de moi des chaises en bois pour voir si rĂ©agissais. Rien. Chacun jouait son jeu. Mais Ă cette pĂ©riode, j'Ă©tais dĂ©primĂ© car j'avais arrĂȘtĂ© l'alcool. Je ne mangeais que des yaourts le midi. Pour Van Gogh c'Ă©tait bien d'avoir l'apparence que j'avais, mais j'ai eu du mal oui."
Q: On vous a souvent qualifié de désinvolte, cela vous a-t-il affecté ?
R: "Non. Je l'ai tellement entendu, que j'ai failli y croire. Au dĂ©but, on disait mĂȘme +je-m'en-foutiste+. Mais quand on s'en fout, on ne fait rien. Or j'ai fait pas mal de choses."
Q: Vous avez 75 ans, y a-t-il un Ăąge oĂč il faut s'arrĂȘter ?
R: "Oui, mĂȘme si d'une certaine façon continuer maintient en vie."
Par Nicolas PRATVIEL - © 2019 AFP
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