En Albanie, l'"enfer" des victimes de prostitution venues du bout du monde

  • PubliĂ© le 4 octobre 2025 Ă  17:24
  • ActualisĂ© le 4 octobre 2025 Ă  17:31
Maria (prénom d'emprunt), victime de trafic sexuel en provenance d'Amérique latine, s'exprime lors d'une interview avec l'AFP à Tirana le 1er août 2025 en Albanie

Maria, une VĂ©nĂ©zuĂ©lienne de 38 ans, est arrivĂ©e Ă  Tirana en novembre 2024. ArrĂȘtĂ©e cinq jours aprĂšs avec d'autres femmes accusĂ©es de se prostituer, elle a passĂ© des mois en dĂ©tention en Albanie, oĂč la hausse spectaculaire du tourisme s'accompagne d'une multiplication des cas de trafic d'ĂȘtres humains et de prostitution.

"Les femmes albanaises ont longtemps Ă©tĂ© victimes de la traite, mais aujourd'hui nous devons faire face Ă  une autre situation : une criminalitĂ© internationale dont les victimes sont des femmes originaires d'Afrique, d'Asie, d'AmĂ©rique Latine ... emmenĂ©es en Albanie en transit ou en court sĂ©jour, forcĂ©es Ă  se livrer Ă  la prostitution", explique la commissaire Geranda Gjeta, du dĂ©partement de lutte contre la traite des ĂȘtres humains, Ă  Tirana.

Mercredi 1er octobre, 54 femmes venues d'AmĂ©rique latine ont ainsi Ă©tĂ© recueillies lors d'une opĂ©ration menĂ©e sous l'Ă©gide d'Europol, menĂ©e en Albanie, en Croatie et en Colombie ; et dix-sept personnes ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©es en Albanie et en Colombie, dont le chef supposĂ© du rĂ©seau.

Principalement composé de Colombiens, le réseau "recrutait et transportait des femmes vulnérables de Colombie vers l'Europe. Une fois sous le contrÎle du réseau, les victimes étaient soumises à une exploitation sexuelle dans plusieurs pays européens, dont l'Albanie et la Croatie", détaille Europol.

Les criminels supervisaient tout, "depuis le recrutement jusqu'Ă  la collecte de l'argent, soumettant souvent les victimes Ă  des violences psychologiques et physiques, ainsi qu'Ă  des menaces contre leurs proches en Colombie".

- "Enfer" -

D'aprĂšs les enquĂȘtes de la police albanaise, les victimes entrent dans le pays avec un visa touristique ou un visa de travail, via des agences d'intĂ©rim, et souvent munies de faux papiers qui leur permettent de se dĂ©placer, aprĂšs quelques mois, dans d'autres pays europĂ©ens.

Elles savent généralement qu'elles viennent pour se prostituer, leurrée par des promesses d'argent facile.

"On m'a promis le paradis mais j'ai trouvé l'enfer", confie à l'AFP Maria, dont le prénom a été modifié pour des raisons de sécurité comme tous ceux des femmes citées, interviewée dans un appartement loué par Vatra, une association albanaise d'aide aux victimes.

Prise en flagrant dĂ©lit de prostitution Ă  Elbasan, ville industrielle du centre du pays, dans un appartement louĂ© en ligne oĂč elle devait, avec d'autres femmes, recevoir des clients, Maria a passĂ© sept mois en dĂ©tention provisoire Ă  Tirana.

Epuisée, elle raconte avoir entendu parler de l'Albanie par "des amies" qui lui vantent un travail bien rémunéré, sans cacher qu'il s'agit de prostitution. "Mais on ne savait pas que c'était illégal, sinon nous ne serions pas venues ici".

Dans son téléphone, la police a mis la main sur des photos érotiques, des applications de rencontre et des messages venus de numéros étrangers, entre autres du Pérou et de Lituanie.

L'enquĂȘte est encore en cours pour essayer de retracer ces numĂ©ros.

La police a aussi trouvĂ© le numĂ©ro de Carina, enregistrĂ© dans les tĂ©lĂ©phones de deux autres femmes arrĂȘtĂ©es avec Maria.

Selon l'une d'elles, que l'on appellera Ana, il s'agit du numéro de la femme qui l'a faite venir de Colombie.

Carina a créé un groupe what's app baptisé "Chicas" - "filles", en espagnol. On y trouve une liste de services sexuels, des horaires... Elle gÚre aussi les contacts avec les clients, distribue les passes, trouve les appartements ; en échange de 50% des gains. Pour rembourser les frais de voyage jusqu'en Albanie, explique-t-elle aux femmes du groupe.

- Menaces -

Ces femmes sont amadouées par "des criminels qui leurs offrent une nouvelle perspective" et promettent de l'argent rapide, explique la commissaire Geranda Gjeta.

Attirées par des groupes criminels "qui disposent de capacités logistiques et financiÚres considérables", une fois en Europe, "elles deviennent la proie d'escroqueries et de menaces de la part de ces criminels qui leur envoient des vidéos de leurs familles ou des menaces de morts", raconte la commissaire.

"Il y a moins de violence visible qu'auparavant", prĂ©cise Nenad Nača, chef d'Ă©quipe spĂ©cialisĂ© dans la traite des ĂȘtres humains chez Europol. "Les criminels ont compris que les ĂȘtres humains qu'ils trafiquent – qui pour eux ne sont pas des ĂȘtres humains, juste des marchandises – perdent de leur valeur s'ils sont blessĂ©s, et risquent d'attirer l'attention. Alors ils manipulent, ils usent de techniques de coercition diffĂ©rentes, de violence psychologique ou la +violence Ă©ducative+ : ils filment quelqu'un en train de se faire battre et montrent la vidĂ©o Ă  d'autres, leur faisant savoir que c'est ce qui leur arrivera s'ils dĂ©sobĂ©issent".

Ainsi menacĂ©es, lorsqu'elles sont arrĂȘtĂ©es, "elles prĂ©fĂšrent assumer toute la responsabilitĂ© de leurs actes", dĂ©taille Brikena Puka, la responsable du centre Vatra, qui observe depuis plusieurs mois "une hausse du nombre de victimes Ă©trangĂšres de la traite Ă  des fins d'exploitation sexuelle".

A leur sortie du prison, Vatra a permis Ă  Maria et Ana d'ĂȘtre hĂ©bergĂ©es dans un appartement sĂ©curisĂ©, le temps qu'elles puissent rĂ©cupĂ©rer leurs passeports, encore aux mains de la police, et quitter l'Albanie.

C'est depuis cet appartement que Ana, 32 ans, originaire de République dominicaine, raconte son histoire à l'AFP.

Cette mĂšre de deux enfants travaillait dans un bar Ă  Barcelone, mais ce qu'elle gagnait ne suffisait pas Ă  couvrir le loyer, nourrir ses enfants et envoyer de l'argent Ă  ses parents. RepĂ©rĂ©e par un rĂ©seau, elle accepte un travail d'Escort en Albanie - oĂč elle devra "donner la moitiĂ© de l'argent gagnĂ© Ă  la personne qui allait gĂ©rer ses contacts avec les clients".

"La prostitution, on le fait par besoin", explique Ana. "On voit ça comme quelque chose de rapide et de facile. Mais ce n'est pas vrai. Non seulement on se laisse maltraiter, mais en plus on est obligé de remettre 50% de ce qu'on gagne de notre corps à nos proxénÚtes", ajoute-t-elle peinant à retenir ses larmes.

- Crime décentralisé -

FermĂ©e au monde pendant des dĂ©cennies, l'Albanie a dans les annĂ©es 1990 Ă©tĂ© plongĂ©e dans une crise qui a facilitĂ© l'Ă©mergence d'une mafia devenue l'une des plus puissante d'Europe, spĂ©cialisĂ©e dans le trafic d'ĂȘtres humains et le trafic d'hĂ©roĂŻne, rappelle Fabrice Rizzoli, spĂ©cialiste du crime organisĂ©.

Plus de 30 ans plus tard l'Albanie, devenue une destination touristique de masse, voit la prostitution, illĂ©gale dans le pays, s'ancrer sur son territoire - comme dans les tous les pays oĂč le nombre de touristes augmente, prĂ©cise M. Rizzoli, prenant en exemple l'afflux de prostituĂ©es lors des grands Ă©vĂ©nements sportifs mondiaux.

Entre 2024 et le dĂ©but de l'annĂ©e 2025, les autoritĂ©s ont arrĂȘtĂ© 15 Ă©trangers et 10 Albanais dans le cadre d'enquĂȘtes sur ces rĂ©seaux criminels, selon des donnĂ©es compilĂ©es par l'ONG Initiative mondiale contre la criminalitĂ© organisĂ©e transnationale (GI-TOC). Environ 90 femmes, majoritairement Ă©trangĂšres, ont Ă©tĂ© poursuivies.

Au cours des six premiers mois de l'annĂ©e 2025, la police albanaise a ouvert 108 enquĂȘtes, menant de vastes opĂ©rations dans des centres de massage, des bars ou des hĂŽtels, selon des donnĂ©es rĂ©coltĂ©es par l'AFP. Au moins 37 ressortissants Ă©trangers soupçonnĂ©s d'infraction pĂ©nale liĂ©es Ă  la traite et une dizaine de victimes potentielles d'exploitation sexuelle ont Ă©tĂ© identifiĂ©s.

"C'est devenu un dĂ©fi transnational", ajoute la commissaire Gjeta, dont les collĂšgue chargĂ©s de la cybercriminalitĂ© enquĂȘtent sur plusieurs sites internet hĂ©bergĂ©s Ă  l'Ă©tranger et qui permettent aux clients de la prostitution de payer - presque - sans traces, et aux criminels de blanchir une partie des recettes.

"Nous constatons une coopĂ©ration entre groupes – nous ne sommes plus dans un type de mafia national ; les rĂ©seaux criminels fonctionnent davantage de maniĂšre dĂ©centralisĂ©e - ce sont plutĂŽt des cellules qui coopĂšrent entre elles par-delĂ  les pays ou les continents - et trĂšs mobiles, donc trĂšs difficiles Ă  suivre", ajoute Nenad Nača. "Lorsqu'une enquĂȘte est lancĂ©e, ils ont parfois dĂ©jĂ  dĂ©mĂ©nagĂ© dans un autre pays – alors la coopĂ©ration est essentielle".

AFP

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