Dénonciation

En Corse, #Iwas de dénonciations des agressions sexuelles, brise le silence

  • PubliĂ© le 8 juillet 2020 Ă  01:19
  • ActualisĂ© le 8 juillet 2020 Ă  05:19
Manifestation Ă  l'initiative de #Iwas contre la violence et les agressions sexuelles contre les femmes, Ă  Ajaccio le 5 juillet 2020

"#Iwas 6 environ. C'Ă©tait mon cousin. Il en avait 14": parti des États-Unis sur Twitter, le mouvement #Iwas de dĂ©nonciation des violences sexuelles a pris une ampleur particuliĂšre en Corse, terre d'"omerta", mĂȘme s'il a pour l'instant dĂ©bouchĂ© sur peu de plaintes.

"#Iwas ça s'est passĂ© de 4 Ă  8-10 ans. C?Ă©tait mon propre pĂšre et uniquement par sodomie. Il me disait que c'Ă©tait normal, que tous les papas faisaient ça Ă  leurs filles", Ă©crit ainsi le 7 juin, jour de la fĂȘte des mĂšres, Stella Pasquini sur Twitter. Son pĂšre incestueux a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  10 ans de prison en septembre 2019.

"#Iwas 6 environ. C'était mon cousin. Il en avait 14. Je me suis réveillée la nuit. Il ne dormait pas. Et m'a demandé de l'aider à finir ce qu'il était en train de faire", écrivait deux jours plus tÎt Culomba Sicurani, une des premiÚres en Corse à s'emparer de ce mouvement.

Aujourd'hui installée à Dublin, Culomba Sicurani, 25 ans, explique à l'AFP la difficulté à raconter ces drames: "En Corse, c'est petit, on se connaßt tous. On n'ose pas parler parce que le violeur, c'est l'ami, le cousin". "#Iwas est un électrochoc, personne ne s'y attendait", dit-elle, précisant toutefois ne pas vouloir porter plainte. "Dans l'ßle, le silence vient de la honte et de la peur de représailles. On n'informe pas ses parents de peur que son pÚre aille tuer l'auteur", explique à l'AFP Laetitia Maroccu, présidente de l'association Done et Surelle, et en charge à Ajaccio de la délégation égalité femmes hommes.

- "Omerta" -

"L'omerta n'est pas un mythe dans l'ßle" sur ces questions de violences sexuelles "commises dans la majorité des cas par des proches", confirme à l'AFP un policier longtemps familier de ces dossiers. Sans procÚs, "les victimes ne sont pas reconnues comme telles". Mais depuis le début juin, les témoignages affluent sur la page #IwasCorsica, déclinaison insulaire de #Iwas né aux Etats-Unis le 1er juin. De filles, bien sûr, mais aussi de garçons: inceste, viol, agression sexuelle, attouchements.

Et en Corse, le mouvement a aussi Ă©tĂ© dĂ©clinĂ© sous forme de manifestations, dans les rues de Bastia le 21 juin et celles d'Ajaccio le 5 juillet et obtenu le soutien notamment des maires d'Ajaccio, Bastia et Bonifacio, ou MarlĂšne Schiappa, ex-secrĂ©taire d'Etat Ă  l'ÉgalitĂ© femmes-hommes.

"Victimes on vous croit, violeurs on vous voit", "Non c'est non", "Police, justice, classement sans suite, vous ĂȘtes complices", les messages sont forts. Pour se donner du courage, les centaines de manifestants, essentiellement des jeunes femmes parfois mineures, applaudissent et entonnent en rythme "Nous sommes fortes, nous sommes fiĂšres, et fĂ©ministes et radicales et en colĂšre!"

Puis percent dans le cortÚge des cris de douleur: "J'avais 9 ans et c'était mon pÚre", "J'avais 16 ans", "Elle avait 3 ans". Des révélations ponctuées de sanglots que la solidarité féminine sÚche. Parfois la rage l'emporte et des slogans comme "Tout le monde déteste la police", "La justice est une pute" ou "Mort aux porcs" fusent.

Le préfet, qui a reçu une délégation, "nous a donné son mail et son numéro de portable pour qu'on lui transmette les plaintes qui posent problÚme", ont précisé à l'AFP Laetitia Maroccu et Anaïs Mattei, l'une des organisatrices des manifestations, regrettant de trop nombreux classements sans suite.

- Plaintes -

AnaĂŻs Mattei, 22 ans, assurait avoir rĂ©uni "les tĂ©moignages de 15 personnes prĂȘtes Ă  porter plainte" qui devaient se rendre ensemble mardi au commissariat de Bastia. ContactĂ©e par l'AFP mardi soir, la procureure de la RĂ©publique de Bastia Caroline Tharot a indiquĂ© qu'un "document d'une quinzaine de pages intitulĂ© +#Iwas tĂ©moignages+" et comprenant "14 tĂ©moignages" avaient Ă©tĂ© dĂ©posĂ©s au commissariat de Bastia par deux jeunes filles du mouvement #Iwas mais qu'il ne s'agissait pas de plaintes.

Il faut que chacune vienne rĂ©vĂ©ler sur procĂšs verbal auprĂšs des services de police ou de gendarmerie les faits dĂ©noncĂ©s en prĂ©cisant leur domiciliation, la date des faits et le lieu de commission des faits, "de maniĂšre Ă  pouvoir ouvrir une enquĂȘte", a ajoutĂ© Mme Tharot, prĂ©cisant qu'elles pouvaient choisir ou non de dĂ©poser plainte. La magistrate a prĂ©cisĂ© qu'Ă  partir du tĂ©moignage 10, un chapeau indiquait "classĂ© sans suite ou en cours" et que deux tĂ©moignages relataient des faits qui se seraient passĂ©s Ă  Aix-en-Provence et Marseille.

Pour l'heure, une seule "plainte pour un viol qui aurait Ă©tĂ© commis l'Ă©tĂ© dernier en Haute-Corse" a Ă©tĂ© enregistrĂ©e, a rappelĂ© la procureure. La plaignante, une jeune femme qui comptait parmi les crĂ©atrices d'un groupe privĂ© sur Twitter oĂč des noms d'agresseurs potentiels ont Ă©tĂ© partagĂ©s, avait dĂ©jĂ  prĂ©cĂ©demment dĂ©posĂ© plainte pour un autre viol, "une plainte classĂ©e sans suite en 2018 et un classement qu'elle n'avait pas contestĂ©", a prĂ©cisĂ© Mme Tharot.

Une autre animatrice du groupe, entendue par les gendarmes de Borgo (Haute-Corse), "a indiquĂ© avoir Ă©tĂ© violĂ©e Ă  Aix-en-Provence il y a 2 ans et n'a pas souhaitĂ© dĂ©poser plainte", a ajoutĂ© la magistrate, invitant "l'ensemble des jeunes filles Ă  aller rĂ©vĂ©ler Ă  l'autoritĂ© judiciaire les faits dont elles se disent victimes pour que des enquĂȘtes soient ouvertes".

Si les plaintes des victimes restent rares, "48 plaintes en diffamation ont été déposées en Haute-Corse suite à la publication de dizaines de noms de potentiels agresseurs sexuels ou violeurs", partagés par messages privés sur les réseaux sociaux, a précisé la procureure. Une 49e a aussi été déposée en Corse-du-Sud.

AFP

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