DrĂŽle de chaussette

En Croatie, l'art traditionnel vise en dessous de la ceinture

  • PubliĂ© le 21 novembre 2020 Ă  12:59
Un "nakurnjak'', avec deux noix comme symbole de cet étui pénien destiné à protéger leurs parties intimes du froid, le 30 septembre à Li?ko Petrovo Selo dans le centre de la Croatie

Dans la Croatie rurale, elle protégeait autrefois l'entrejambe masculin des rigueurs de l'hiver. Pour l'amusement des touristes contemporains, des femmes tricotent à nouveau une sorte de chaussette pénienne en laine connue sous le nom de "nakurnjak" afin de sauver les arts traditionnels.

La braguette connut son heure de gloire chez les hommes de la bonne société européenne durant la Renaissance des XV et XVIe siÚcles, comme accessoire de mode qui attirait les regards sous couvert de couvrir. L'écrivain français François Rabelais s'amusait d'une "piÚce premiÚre de harnois militaire" semblable aux "belles et fortes braguettes naturelles" des noix ou des chùtaignes. Le philosophe Montaigne s'insurgeait lui contre une "piÚce ridicule", un "vain modÚle et inutile d'un membre, que nous ne pouvons seulement honnestement nommer, duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public".

Dans les Balkans, les classes populaires en faisaient un usage plus prosaĂŻque, contre le froid, Ă  la maniĂšre d'un caleçon actuel. En Croatie centrale, dans la rĂ©gion montagneuse reculĂ©e de Lika connue pour ses hivers glaciaux, la braguette de laine Ă©tait jadis de rigueur. "Les hommes portaient des pantalons larges, sans protection en dessous de la ceinture, ils devaient faire du cheval, ramasser du bois de chauffe dans la forĂȘt, d'oĂč le besoin de fabriquer des nakurnjak", dit Sonja Leka, 55 ans, qui dirige une association de promotion de l'artisanat traditionnel.

"Nos ancĂȘtres Ă©taient pratiques, il n'y avait pas de honte Ă  dĂ©signer les objets utiles", poursuit-elle, Ă  propos de l'appellation croate du vĂȘtement en question qui signifie couvre-parties mais en moins poli.

- "Energie positive" -

La tradition avait perdurĂ© jusque dans les annĂ©es 1950 avant d'ĂȘtre dĂ©trĂŽnĂ©e par les sous-vĂȘtements en coton. Dans le petit village de Licko Petrovo Selo, l'association Tara rĂ©unit un groupe de femmes plutĂŽt ĂągĂ©es qui tricotent, crochĂštent ou tissent des chaussettes, des sacs Ă  main, des serviettes et les Ă©tuis pĂ©niens. Ces derniers sont trĂšs prisĂ©s des touristes qui visitent le parc national voisin des lacs de Plitvice inscrit au patrimoine de l'Unesco. "Quand on montre les nakurnjaks, les gens rient, il y a beaucoup d'Ă©nergie positive, de blagues. Pas mal de gens les achĂštent comme cadeaux de NoĂ«l", raconte Mme Leka, qui est aussi guide touristique.

L'année derniÚre, environ 600 touristes, pour la plupart américains, avaient rendu visite aux modestes locaux de l'association, qui a reçu des financements d'ambassades et de la municipalité.

Pour l'instant, environ 1.500 nakurnjaks empaquetés dans des boßtes en carton contenant une notice explicative ainsi que des noisettes garantes de "bonne santé" ont été vendus aux touristes ou offerts à des présidents croates.

Les tricoteuses racontent qu'autrefois, ils faisaient partie de la dot des mariées à leur nouvel époux. Les fiancées devaient parfois se renseigner au préalable sur les tailles auprÚs de la famille de leur promis.

Les nakurnjaks "intéressent tout le monde, ça fait rire les touristes", déclare Anka Prica, 73 ans. "On vient ici pour voir du monde et aussi travailler pour que ces arts anciens ne tombent pas dans l'oubli." Il n'y a pas qu'en Croatie que la braguette revit. Elle a refait des apparitions chez des maisons de couture renommées, comme Gucci, Versace ou Thom Browne.

AFP

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