Religion

En Ethiopie, une "triste" Epiphanie orthodoxe, sur fond de conflit armé

  • PubliĂ© le 20 janvier 2024 Ă  20:56
  • ActualisĂ© le 21 janvier 2024 Ă  07:11
PriĂšres Ă  la veille de la fĂȘte Ă©thiopienne orthodoxe de Timkat Ă  Gondar, principale ville de la rĂ©gion de l'Amhara théùtre d'un conflit armĂ© depuis plusieurs mois, le 19 janvier 2024

"Comment se rĂ©jouir quand tant de gens meurent?": A Gondar, principale ville de la rĂ©gion Ă©thiopienne de l'Amhara, théùtre d'un conflit armĂ© depuis plusieurs mois, les cĂ©lĂ©brations de Timkat, fĂȘte orthodoxe, ont Ă©tĂ© moins joyeuses et colorĂ©es que d'habitude.

Chaque annĂ©e, Timkat ("Epiphanie" en langue amharique) commĂ©more le baptĂȘme du Christ par Jean-Baptiste dans le Jourdain. La fĂȘte est cĂ©lĂ©brĂ©e Ă  travers le pays par les fidĂšles de l'Eglise orthodoxe Ă©thiopienne, l'une des plus anciennes Eglises chrĂ©tiennes au monde, dont se revendiquent environ 35% des Ethiopiens.

La ferveur particuliÚre des festivités de Gondar, dont le clou est la baignade collective dans les bains du chùteau de l'empereur Fasiladas, fondateur de la ville, dont il fit la capitale impériale au XVIIe siÚcle, attire d'ordinaire fidÚles et touristes.

Vendredi, à peine un millier de personnes se sont rassemblées pour suivre la procession des 44 églises de Gondar escortant huit arches sacrées depuis la vieille ville jusqu'aux bains, loin des 250.000 recensées certaines années par l'office du Tourisme.

"Cette année, à cause des tensions politiques, ce n'était pas animé. Je célÚbre Timkat depuis des années, mais aujourd'hui le nombre de participants était considérablement bas", constate Dereje Mengesha, professeur de l'Université de Gondar, ùgé de 27 ans.

En fait de "tensions politiques", un conflit armé oppose depuis plusieurs mois dans l'Amhara le gouvernement fédéral aux "Fano", des milices populaires amhara "d'autodéfense".

- "Peu de monde" -

Les Fano, comme de nombreux Amhara, s'estiment trahis par l'accord de paix signĂ© par le gouvernement fĂ©dĂ©ral en novembre 2022 aprĂšs deux ans de conflit contre les dirigeants dissidents de la rĂ©gion voisine du TigrĂ© - ennemis de longue date des nationalistes Amhara -, contre lesquels les forces amhara ont prĂȘtĂ© main-forte Ă  l'armĂ©e fĂ©dĂ©rale.

Et en avril, une tentative du gouvernement fédéral de désarmer Fano et forces amhara a mis le feu aux poudres.

Alors, malgrĂ© les chants scandĂ©s joyeusement au rythme lancinant des tambours par les fidĂšles vĂȘtus de tenues aux couleurs de leur Ă©glise, le cƓur n'y est pas pour de nombreux habitants de Gondar, donc certains sur le trottoir regardent passer sans Ă©motion la procession.

"Il y a trÚs peu de monde, c'est pour montrer leur opposition au gouvernement", explique en aparté à l'AFP un homme refusant de donner son nom, avant de poursuivre: "beaucoup de gens sont mécontents, c'est pourquoi ils ne sont pas sortis" pour défiler, dans un pays pourtant profondément religieux.

La semaine derniÚre, les Fano ont encore fait une incursion de quelques heures dans la ville située à environ 650 kilomÚtres au nord de la capitale Addis Abeba et peuplée d'environ 500.000 habitants.

"Des gens meurent tous les jours. Les habitants de Gondar sont en deuil. Comment se réjouir quand tant de gens meurent"?, s'interroge un conducteur de Tuktuk souhaitant rester anonyme.

- "Gondar pleure" -

Une poignée de touristes étrangers ont bravé les mises en garde des ambassades occidentales. Ceux de la diaspora éthiopienne sont particuliÚrement déçus.

Venue du Canada, Menbere Sintaheyu a un sentiment doux-amer. "C'est ma religion, j'ai toujours voulu cĂ©lĂ©brer Timkat et voir le (chĂąteau de) Fasiladas et les (cĂ©lĂ©brations du) BaptĂȘme". "Je veux lui montrer d'oĂč elle vient", dit-elle en dĂ©signant sa fille d'une dizaine d'annĂ©es, vĂȘtue comme elle d'une robe traditionnelle de coton blanc.

"Beaucoup d'émotions me traversent. Sur le plan religieux, je suis heureuse, parce que je suis croyante (...) mais l'ambiance est différente".

Samedi matin, ils Ă©taient plus nombreux Ă  assister aux priĂšres, prĂȘches et bĂ©nĂ©dictions des bains - vaste bassin occupĂ© au centre par un petit Ă©difice de deux Ă©tages - construits sous Fasiladas. Avant de regarder se jeter dans l'eau froide des dizaines d'enfants et de jeunes hommes, et de se masser au bord pour se laisser Ă©clabousser.

Les plus pratiquants - femmes et hommes - ont passĂ© la nuit prĂšs des bains, en priĂšres dans le froid, au son ininterrompu des mĂ©lopĂ©es religieuses des prĂȘtres. Les cĂ©rĂ©monies ont commencĂ© Ă  l'aube Ă  peine naissante, Ă  la lueur tremblante des bougies.

Eyob, Ethiopien vivant Ă  Vancouver, reste "déçu". "C'est la premiĂšre fois que je reviens Ă  Gondar en vingt ans et j'espĂ©rais autre chose. Ma sƓur Ă©tait lĂ  l'an dernier, j'ai vu les vidĂ©os c'Ă©tait incroyable". "On sent que l'humeur des gens n'est pas la mĂȘme".

Enfant de Gondar, Mekowanint Fasil, Ă©tudiant de 22 ans, lui donne raison en cachant mal son Ă©motion. "Je cĂ©lĂšbre Timkat (ici) depuis 22 ans. Mais ce n'est pas la mĂȘme chose" cette annĂ©e.

"Cela m'attriste (...) Ce que vous voyez est triste. Les enfants de Gondar ne sont pas venus de loin comme avant. Gondar pleure comme je pleure maintenant", dit-il d'une voix étranglée.

 AFP

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