"Attention danger": sous la douce lumiÚre d'hiver, au fond de la baie de Saint-Brieuc, l'accÚs à la plage de l'HÎtellerie, à Hillion, est interdit depuis sept mois. Motif: la présence d'algues vertes en putréfaction, inhabituelle en hiver.
"Fermer une plage, c'est le recours ultime (...) et cette année, c'est la premiÚre fois qu'on ferme une plage aussi longtemps", se désole Mickaël Cosson, maire de cette commune de 4.200 habitants, située au coeur de la réserve naturelle nationale de la baie.
"Mais 2021 a été une année exceptionnelle" en matiÚre d'échouage d'algues vertes sur la commune. En moyenne, c'est 5/6.000 tonnes, mais là , on a atteint les 11.000 tonnes", poursuit l'élu DVD.
- Dernier ramassage avant Noël -
"Cette plage est particuliÚrement bien abritée" et "on ne peut pas y faire de ramassage" mécanique en raison de son sol vaseux et rocheux, constate Sylvain Ballu, spécialiste du sujet au Ceva (Cente d'études et de valorisation des algues).
Mais "Ă cette pĂ©riode de l'annĂ©e, c'est quand mĂȘme exceptionnellement rare", souligne le scientifique, prĂ©cisant que le dernier ramassage en baie de Saint-Brieuc a Ă©tĂ© effectuĂ© "juste avant NoĂ«l".
PrĂ©sente en mer Ă l'Ă©tat naturel, l'algue verte, ou laitue de mer, peut se dĂ©velopper de maniĂšre intempestive sous certaines conditions: des baies peu profondes et abritĂ©es, de la lumiĂšre, une tempĂ©rature de l'eau plus douce - c'est pourquoi elle se dĂ©veloppe au printemps et en Ă©tĂ© - et surtout des riviĂšres qui s'y jettent en Ă©tant trop chargĂ©es en nitrate en raison d'une fertilisation excessive des terres agricoles en amont. D'oĂč ce qu'on appelle communĂ©ment les marĂ©es vertes.
Lors d'un Ă©chouage, les ulves sont ramassĂ©es chaque jour sur le sable mais ne peuvent pas ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©es dans les rochers ou les vasiĂšres.
C'est lĂ que survient le danger sanitaire: quand elles se dĂ©composent, les algues dĂ©gagent du sulfure d'hydrogĂšne (H2S), un gaz Ă l'odeur d'oeuf pourri qui, Ă forte concentration, peut s'avĂ©rer mortel. "On ne peut pas profiter de la plage, c'est dangereux", regrette Laurence BeaunĂ©, 59 ans, en promenant son chien. "En Ă©tĂ©, on sent les odeurs, on est obligĂ©s de fermer les fenĂȘtres", dit-elle, rĂ©signĂ©e.
- "Refonder le systĂšme agricole" -
Sur la plage oĂč il avance prudemment, "on a des taux de H2S encore Ă©levĂ©s", constate Gilles Monsillon, coprĂ©sident de l'association Halte aux marĂ©es vertes (HAMV), avec en main un dĂ©tecteur de gaz qui bipe rĂ©guliĂšrement.
"Jusqu'Ă prĂ©sent, on connaissait cette problĂ©matique en Ă©tĂ© (...) et maintenant, c'est mĂȘme en hiver. Est-ce qu'on va devoir fermer les plages toute l'annĂ©e", s'interroge sa coprĂ©sidente, Annie Le Guilloux.
Les algues vertes ont commencĂ© Ă se multiplier en Bretagne il y a plus de 40 ans mais la prise de conscience du danger sanitaire par les pouvoirs publics date de 2009, aprĂšs la mort d'un cheval et la survie miraculeuse de son cavalier. "Depuis 2014, les taux de nitrate dans les riviĂšres ne baissent plus, ils remontent mĂȘme dans certains cours d'eau", observe Mme Le Guilloux.
Pourtant, "selon l'Ifremer, il faut redescendre sous les 10mg de nitrate par litre pour que cette prolifération finisse par cesser. Or, nous sommes à une moyenne en Bretagne de 31,7mg/l et à 34,4 dans cette baie".
Mickaël Cosson se dit malgré tout "optimiste". Car "pour la premiÚre fois, quelqu'un a été nommé pour ça et nous aurons maintenant un seul interlocuteur", dit-il à propos du haut-fonctionnaire récemment désigné par l'Etat.
ArrivĂ© en novembre, ce dernier, Etienne Guillet, se fĂ©licite de "l'engagement trĂšs fort" de l'Etat. Il s'agit de "renforcer lâaction auprĂšs des agriculteurs, renforcer les moyens sur le curatif", assure-t-il Ă l'AFP, ajoutant: "on double lâenveloppe", de 5 Ă 10 million d'euros.
Sylvain Ballu, lui, est moins optimiste. "On est plutĂŽt mal partis. L'hiver est dĂ©jĂ bien avancĂ© et on n'a pas enregistrĂ© jusqu'Ă prĂ©sent de grosses tempĂȘtes" aux effets dispersants attendus. "Les indicateurs ne sont pas trĂšs bons".
Pour Annie Le Guilloux, qui pointe la densité de l'élevage en Bretagne, "nous n'avons fait que la moitié du chemin dans la lutte contre les algues vertes, et la plus facile (....) Il va falloir refonder en profondeur le systÚme agricole".
AFP




