Coronavirus

En Irak, face au Covid-19, le repoussoir de l'hĂŽpital public

  • PubliĂ© le 2 aoĂ»t 2020 Ă  12:33
  • ActualisĂ© le 2 aoĂ»t 2020 Ă  15:08
Un bénévole travaille dans un hÎpital, dans le centre de Bagdad, le 21 juin 2020 en Irak

D'habitude, Oum Mariam, sage-femme dans le sud de l'Irak, accouche chaque jour chez elle trois femmes. Mais avec le nouveau coronavirus, ce chiffre a plus que doublĂ©, ses patientes assurant redouter d'ĂȘtre contaminĂ©es Ă  l'hĂŽpital.

Dans sa ville de Kout, comme ailleurs dans le pays, les hĂŽpitaux commencent Ă  ĂȘtre dĂ©bordĂ©s et dĂ©jĂ  plus de 3.000 soignants ont --officiellement-- Ă©tĂ© contaminĂ©s. "C'est parce qu'elles ont peur que de nombreuses femmes prĂ©fĂšrent accoucher chez moi", assure Ă  l'AFP cette quinquagĂ©naire devant son lit mĂ©dicalisĂ©.

Dans un pays qui s'enorgueillissait jusque dans les années 1980 d'avoir l'un des meilleurs systÚmes de santé du Moyen-Orient, gratuit pour tous, les hÎpitaux publics sont devenus des repoussoirs.

- Facture salée -

Equipements vĂ©tustes, personnel peu formĂ©, bĂątiments dĂ©labrĂ©s et budget de la santĂ© qui n'atteint mĂȘme pas les 2% dans un des pays pourtant les plus riches en pĂ©trole: les hĂŽpitaux publics sont depuis des annĂ©es concurrencĂ©s par des cliniques privĂ©es.

Aujourd'hui encore plus, alors que la maladie Covid-19 a dĂ©jĂ  contaminĂ© prĂšs de 130.000 Irakiens et tuĂ© prĂšs de 5.000 d'entre eux. Mayce, 29 ans, doit accoucher de son premier enfant dans quelques semaines. En temps normal, elle aurait pu aller Ă  l'hĂŽpital public et, pour un prix symbolique, ĂȘtre prise en charge. "Mais comme j'avais peur du coronavirus, ma gynĂ©cologue m'a conseillĂ©e une clinique privĂ©e", dit-elle.

La facture sera salée: prÚs de 1.300 euros, "mais toutes mes amies ont fait pareil parce que des services d'obstétriques servent aussi à accueillir des patients infectés par le coronavirus".

Dans la province de Wassit, oĂč se trouve Kout, un seul des neuf hĂŽpitaux publics a Ă©tĂ© transformĂ© en centre de traitement de la maladie Covid-19. Mais le nombre de patients reçus dans les huit autres "a Ă©tĂ© divisĂ© par deux", assure le docteur Mehdi al-Choueyli, prĂ©sident de la branche locale du syndicat des mĂ©decins.

"Au premier trimestre 2020, nous avons mené 400 opérations chirurgicales. Les trois mois suivants, seulement 187", rapporte Qader Fadhel, chirurgien à l'hÎpital public al-Karama.

- Cliniques débordées -

Un nombre directement reporté sur les cliniques privées. "Chaque jour, 200 patients viennent, principalement pour des opérations chirurgicales", assure sous couvert d'anonymat un médecin d'une clinique à Kout. A Kirkouk, au nord de Bagdad, le docteur Kilan Ahmed est lui aussi débordé dans sa clinique Azadi. "Les personnes souffrant de maladies cardiaques, de diabÚte ou nécessitant des dialyses ont une faible immunité et ils préfÚrent éviter les hÎpitaux publics", explique-t-il.

Abou Karar, fonctionnaire de 32 ans à Bagdad, préfÚre aussi aller de cabinets privés en cliniques pour soigner son fils Hossam, cinq ans, qui semble anémié.
"Entre les rendez-vous et les mĂ©dicaments Ă  payer, je suis Ă  bout, mais je prĂ©fĂšre cela que de prendre le risque que mon fils soit contaminĂ© Ă  l'hĂŽpital public", raconte-t-il. Mais rares sont les familles qui peuvent se permettre de telles dĂ©penses en Irak, oĂč le taux de pauvretĂ© atteignait dĂ©jĂ  20% avant la pandĂ©mie.

- Auto-diagnostic -

Les premiers Ă  en faire le constat sont les pharmaciens. L'un d'eux, qui prĂ©fĂšre ne pas donner son nom, assure devoir formuler lui-mĂȘme des diagnostics.
Ainsi, "90% de mes clients me décrivent leurs douleurs pour que je leur prescrive des médicaments puisqu'ils n'ont vu aucun médecin avant de venir", explique-t-il.

Une fois infectés, beaucoup d'Irakiens préfÚrent rester chez eux dans un pays qui compte selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) 14 lits d'hÎpital pour 10.000 habitants --contre 60 en France par exemple.

L'usine d'Etat de production de bouteilles d'oxygÚne médical de Taji, prÚs de Bagdad, a ainsi dû augmenter son rendement. "Chaque jour, nous produisons 1.000 à 1.500 bouteilles pour des hÎpitaux, mais nous préparons aussi une centaine de bouteilles pour la distribution aux particuliers alités chez eux", explique Ahmed Abdel Moutlak, numéro deux de l'usine.

Mais en Irak, oĂč la corruption rĂšgne et le marchĂ© des mĂ©dicaments ne rĂ©pond Ă  aucune rĂšgle, la spĂ©culation a fait exploser les prix pour les particuliers. De la bouteille d'oxygĂšne aux comprimĂ©s de vitamine C et complĂ©ments en minĂ©raux, les prix ont parfois Ă©tĂ© multipliĂ©s par trois ou plus. Mais beaucoup s'en remettent Ă  ces traitements de fortune, qui valent toujours mieux, disent-ils, que des hĂŽpitaux dysfonctionnels.

AFP

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