Dans un "avant" aux accents idylliques, Mohammed Hamid Nour Ă©tait Ă la tĂȘte d'un troupeau d'une centaine de buffles d'eau. Depuis, les marais mĂ©sopotamiens dans le sud de l'Irak se sont assĂ©chĂ©s, son cheptel est dĂ©cimĂ©. Quand on regarde du ciel le marais central de Chibayich, le panorama est dramatique. Seules quelques Ă©tendues d'eau subsistent, reliĂ©es entre elles par des couloirs qui serpentent Ă travers les roseaux.
En se retirant, l'eau a laissé place à une terre chauve qui ressemble à une peau parcheminée parcourue de ridules.
Pour la quatriÚme année consécutive, la sécheresse accable ces marais et décime buffles et bufflonnes, dont le lait permet d'élaborer le "geymar", crÚme grumeleuse dont raffolent les Irakiens.
Le ciel est dĂ©sespĂ©rĂ©ment bleu et Mohammed Hamid Nour, 23 ans, keffieh sur la tĂȘte, contemple le dĂ©sastre: "J'implore Ta misĂ©ricorde, mon Dieu!". En quelques mois il a perdu les trois quarts de ses buffles, morts ou vendus avant qu'ils ne meurent.
Au fur et à mesure que les marais s'assÚchent, la salinité de l'eau augmente. Quand elle est trop forte, elle tue les bovins.
"Si la sécheresse continue et que le gouvernement ne nous aide pas, les autres aussi vont mourir", dit le jeune homme qui n'a pas d'autre source de revenus.
C'est la pire sécheresse en 40 ans et la situation est "alarmante" pour "les marais dont 70% sont dépourvus d'eau, a indiqué l'ONU cette semaine.
Les marais de MĂ©sopotamie, ces zones humides rĂ©parties Ă Chibayich, Hawizeh et al-Hammar, classĂ©s patrimoine mondial de l'humanitĂ© par l'Unesco, s'Ă©teignent. Et avec eux la civilisation des Maadan, chasseurs-pĂȘcheurs installĂ©s ici depuis 5.000 ans.
De 20.000 km2 au début des années 1990, les trois marais sont passés à moins de 4.000 km2, selon les derniÚres estimations. Seuls quelques milliers de Maadan y vivent encore.
En cause: la hausse des températures et le manque de pluie qui, il y a quatre ans, ont fait basculer dans la désolation ces marais qui survivaient déjà si difficilement aux barrages construits ces derniÚres décennies dans les pays voisins en amont du Tigre et de l'Euphrate, et à une ancestrale gestion des eaux jugée malheureuse par les experts.
- 50 degrés -
En cette fin juin oĂč l'AFP a parcouru le marais central de Chibayich, le thermomĂštre affiche 35 degrĂ©s dĂšs l'aube. Dans la journĂ©e, il tutoie les 50 degrĂ©s.
L'ONU classe l'Irak parmi les cinq pays les plus affectés par certains effets du changement climatique. Les précipitations se font rarissimes et d'ici 2050, la température annuelle moyenne devrait avoir gagné 2,5 degrés, selon la Banque
mondiale.
Le niveau du marais central et de l'Euphrate, sa principale source d'eau, "baisse d'un demi-centimÚtre par jour", constate Jassim al-Assadi, ingénieur de 66 ans, ardent défenseur des marais au sein de l'ONG Nature Iraq.
"D'ici un à deux mois, les températures seront trÚs élevées et l'évaporation de l'eau encore plus."
Mohammed Hamid Nour a pris ses quartiers avec ses buffles sur un lopin de terre d'oĂč l'eau vient de se retirer.
Pour les abreuver, il est obligé d'aller en pirogue dans un coin plus profond, à la salinité moins élevée, remplir des citernes d'eau qu'il rapporte à ses animaux.
Sur son avant-bras, il arbore un tatouage de Zulfikar, l'épée de l'imam Ali, figure fondatrice de l'islam chiite. Le tatouage, c'est pour la "baraka", la "bénédiction", sourit-il.
Il y a trente ans, les marais avaient dĂ©jĂ connu une premiĂšre mort, lorsque Saddam Hussein les avait fait assĂ©cher. UlcĂ©rĂ© par le soulĂšvement chiite survenu aprĂšs la Guerre du Golfe en 1991, le dictateur s'Ă©tait mis en tĂȘte de traquer les rebelles jusque dans les moindres recoins des marais.
En quelques mois, plus de 90% des marais s'étaient transformés en "désert", se remémore Jassim al-Assadi.
La majorité des 250.000 habitants "avaient alors quitté la région pour aller ailleurs en Irak, voire en SuÚde ou aux Etats-Unis".
AprÚs la chute de Saddam Hussein lors de l'invasion américaine en 2003, les marais ont connu une seconde vie avec la destruction des digues et canaux qui avaient servi à les assécher artificiellement.
Les pirogues se sont remises à voguer dans des couloirs d'eau bordés de roseaux et d'ßlots habités par des Maadan rentrés chez eux. Vingt ans plus tard, à mesure que l'on progresse en pirogue, le niveau baisse inexorablement.
- Gaspillage-
"En Irak, l'Euphrate a vu son niveau baisser d'environ 50% depuis les années 1970", avance Ali al-Quraishi, expert des marais et membre de l'université technique de Bagdad.
Selon lui, les raisons "principales" de cette débùcle se trouvent en amont, dans les pays voisins.
La Turquie, oĂč le Tigre et l'Euphrate prennent leur source, la Syrie et l'Iran ont construit une multitude de barrages sur les deux fleuves et leurs affluents.
"Les Turcs ont construit davantage de barrages afin de répondre à la demande de (leur) agriculture. Plus la population augmente, plus la demande en eau à usage domestique et en eau d'irrigation augmente", explique M. Quraishi.
Le dossier de l'eau alimente toujours les tensions entre la Turquie et l'Irak. Alors que l'Irak demande Ă Ankara de libĂ©rer plus d'eau, l'ambassadeur de Turquie Ă Bagdad, Ali Riza GĂŒney, a provoquĂ© l'indignation en juillet 2022 en accusant les Irakiens de "gaspiller l'eau".
Dans la critique du diplomate turc se niche une partie de vĂ©ritĂ©. De l'avis des scientifiques, la gestion des ressources hydriques par les autoritĂ©s irakiennes est loin d'ĂȘtre idĂ©ale.
Depuis les époques sumérienne et akkadienne, les agriculteurs irakiens ont recours à l'irrigation par inondation, largement considérée comme un immense gaspillage.
Mais mĂȘme pour l'agriculture, l'eau vient Ă manquer et les autoritĂ©s ont drastiquement rĂ©duit les cultures.
La priorité est désormais de répondre aux besoins en eau potable des 42 millions d'habitants.
Dans une interview à la BBC fin juin, le président irakien Abdel Latif Rachid a assuré que le gouvernement avait pris "des mesures significatives afin d'améliorer le systÚme hydrique et (entamé) un dialogue avec les pays voisins", sans toutefois entrer dans les détails.
- Métaux lourds -
En s'enfonçant dans le marais central, la pirogue manque de s'embourber. Il n'y a tout simplement plus d'eau.
Le rivage est une terre dĂ©sertique d'oĂč l'eau s'est retirĂ©e "il y a deux mois", explique Youssef Mutlaq, Ă©leveur de 20 ans, le visage protĂ©gĂ© du soleil et de la poussiĂšre par un foulard.
Il y a peu encore, une dizaine de "mudhifs", traditionnelles habitations en roseaux, étaient occupées.
"Il y avait plein de bétail, mais quand l'eau a commencé à disparaßtre, les gens sont partis", souffle-t-il un oeil sur ses buffles qui mùchouillent de la nourriture en sac, faute d'herbe et de feuillage de plus en plus rares dans les marais.
A la salinité s'ajoute la pollution. Pesticides, égouts, déchets des usines ou hÎpitaux déversés dans l'Euphrate le long des villes traversées en amont sont autant de facteurs de dégradation, explique Nadheer Fazaa, enseignant à l'université de Bagdad et spécialiste du changement climatique en Irak.
Les polluants "finissent leur course" dans le marais central. "Nous avons analysé la qualité de l'eau et nous y avons trouvé de nombreux polluants, comme les métaux lourds" qui provoquent des maladies, rapporte le scientifique.
La pĂȘche meurt Ă petit feu. LĂ oĂč frayait jadis le "binni", roi de la table irakienne, ne godillent plus que de petits poissons impropres Ă la consommation.
-"Notre vie est lĂ -bas"-
Faute de pouvoir agir sur ses causes, certains tentent d'atténuer les conséquences de la sécheresse.
L'ONG française Agronomes et vĂ©tĂ©rinaires sans frontiĂšres (AVSF), soutenue par la diplomatie française, mĂšne des missions d'appui aux pĂȘcheurs et Ă©leveurs.
Ce jour-là , les vétérinaires français se rendent dans des élevages en bordure du marais central pour former leurs collÚgues irakiens aux techniques de diagnostic sur vaches et buffles, qui souffrent notamment de pathologies liées à l'eau.
"On a passé l'été dernier à distribuer de l'eau potable pour ravitailler les animaux et les humains dans les marais", raconte Hervé Petit, vétérinaire et expert en développement rural pour AVSF.
A cause de la raréfaction de l'eau et des roseaux, beaucoup d'éleveurs sont forcés de "vendre un maximum d'animaux à un prix dérisoire, en raison de la loi de l'offre et de la demande", poursuit-il.
Mais les initiatives de la société civile restent rares. L'ingénieur Jassim al-Assadi est l'un des seuls à se battre pour préserver les marais en tentant d'alerter les pouvoirs publics, dans des conditions parfois difficiles tant la gestion de l'eau est politisée.
Au ministĂšre des Ressources hydriques, un porte-parole Khaled Chemal, affirme qu'on "travaille dur" pour oeuvrer Ă la restauration de ces zones humides.
Mais en matiĂšre d'approvisionnement en eau, l'eau potable, l'eau Ă usage domestique et l'agriculture passent d'abord.
Alors, nombre d'Arabes des marais se rĂ©signent Ă partir pour les villes - oĂč ils sont souvent traitĂ©s en parias.
En août 2022, l'antenne irakienne de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) évoquait un "exode de population", notamment vers Bassora ou Bagdad.
A l'instar de Walid Khdeir, 30 ans. Avec sa femme et ses six enfants, il a quitté les marais "il y a quatre ou cinq mois" pour s'installer à quelques kilomÚtres, dans une maison en dur dans la ville de Chibayich, au carrefour des marais.
"Ca a été difficile, nos vies étaient là -bas, comme nos grands-parents avant nous. Mais que faire? Il n'y a plus de vie" dans les marais, se désole Walid Khdeir.
Aujourd'hui, l'éleveur veut engraisser ses buffles pour les revendre. Mais ici il est obligé d'acheter à des prix exorbitants le fourrage que ses bovins trouvaient naguÚre à foison dans les marais. "Si l'eau revient comme avant, nous retournerons dans les marais. Notre vie est là -bas", lùche-t-il.
AFP














"J'implore Ta miséricorde, mon Dieu!"...
Pas trÚs rationnel tout ça, et en tout cas pas opérationnel du tout !