Elles tombent en ruine

En Roumanie, les anciennes prisons communistes luttent contre l'oubli

  • PubliĂ© le 13 avril 2024 Ă  13:29
  • ActualisĂ© le 13 avril 2024 Ă  14:13
Niculina Moica, détenue alors qu'elle était adolescente, devant la porte de la salle d'isolement "Neagra" utilisée pour punir les détenus politiques, le 14 février 2024 à la prison de Jilava, en Roumanie

Jilava, ancienne prison communiste de Roumanie. Niculina Moica pousse le lourd portail rouillĂ©, dĂ©solĂ©e devant la dĂ©crĂ©pitude des lieux oĂč elle a Ă©tĂ© dĂ©tenue pendant plusieurs mois Ă  l'Ăąge de 16 ans.

Le gouvernement du pays d'Europe orientale longtemps dans l'orbite soviétique vient de ressortir des cartons un projet d'inscription de cinq de ces geÎles au patrimoine mondial de l'Unesco.

Pour l'ex-prisonniÚre aujourd'hui octogénaire, ce serait un signal positif qui permettrait d'en stopper la dégradation.

"Quel dommage !", lance-t-elle au vu de la façade délabrée, des lits en ferraille abandonnés et des lugubres couloirs qu'on ne peut visiter que sur autorisation de l'administration pénitentiaire.

"Ailleurs dans le monde, de tels endroits sont ouverts au public. Ici on les laisse tomber en ruines !", déplore Niculina Moica.

- "Dans un trou" -

Cette responsable de l'association des anciens prisonniers politiques de Roumanie se bat depuis des années pour transformer le site en musée.

"C'est un témoignage crucial de la réalité du régime communiste", explique-t-elle à l'AFP. "De la façon dont les gens ont été torturés, des conditions pitoyables de détention, de la nourriture exécrable, du froid."

Condamnée en 1959 pour participation à une organisation anti-communiste, l'adolescente a passé cinq ans derriÚre les barreaux, dont une partie dans cette prison située à 10 kilomÚtres de Bucarest.

A l'origine forteresse destinée à défendre la capitale au 19e siÚcle, le lieu est devenu un symbole de la répression politique entre 1948 et 1964.

Les cellules y étaient sombres et humides, enfouies à 10 mÚtres de profondeur. "On avait l'impression d'entrer dans un trou", se souvient Mme Moica, arrivée la veille de Noël sous une bruine glaciale. "J'ai cru qu'on allait me fusiller."

Sous le rĂ©gime communiste (1945-1989), on recensait 44 prisons et 72 camps de travail forcĂ© pour plus de 150.000 prisonniers politiques au total, selon l'institut chargĂ© d'enquĂȘter sur les crimes communistes en Roumanie.

- Martyre -

Si certains sites hébergent encore des détenus, nombreux ont été fermés, démolis ou rachetés par des entreprises qui y ont par exemple installé des bureaux.

Seuls deux d'entre eux, avec l'aide de fonds privés, ont été convertis en musées.

A quasiment deux heures de route de Bucarest, le Mémorial de la prison de Pitesti se réjouit de la relance du processus de l'Unesco.

"Si cela aboutit, plus personne ne pourra contester l'importance de ces endroits", espÚre Maria Axinte, 34 ans, à l'initiative de ce projet muséal en 2014.

Des centaines de photos suspendues au plafond rappellent le martyre vécu par plus de 600 étudiants, dont certains forcés sous la violence à se muer en tortionnaires.

Le site, classĂ© monument historique l'an dernier, accueille quelque 10.000 personnes chaque annĂ©e. Mais la jeune femme regrette "un manque d'intĂ©rĂȘt de l'Etat et une mĂ©connaissance" des enjeux.

- Nostalgie du communisme -

Interrogée par l'AFP, la ministre de la Culture, au pouvoir depuis juin 2023, assure prendre les choses en main et promet de remettre le dossier à l'Unesco d'ici la fin de l'année.

Raluca Turcan, fustigeant ses prédécesseurs pour avoir négligé le passé, évoque "un devoir moral" et "une obligation de faire connaßtre aux futures générations cet aspect douloureux de notre histoire récente".

D'autant que la nostalgie du communisme grandit parmi les Roumains: sur fond de forte inflation affectant le pouvoir d'achat, ils sont prÚs de la moitié à estimer que le régime était "bon pour le pays", selon un récent sondage portant sur 1.100 personnes, soit trois points de plus qu'il y a 10 ans.

Des dizaines cĂ©lĂšbrent mĂȘme le 26 janvier l'anniversaire de l'ancien dictateur Nicolae Ceausescu, portant des fleurs sur sa tombe.

"Maman disait que c'était mieux du temps du communisme": Niculina Moica entend parfois cette phrase quand elle se rend dans des lycées.

"Va demander à ton grand-pÚre alors !", rétorque-t-elle, avant de leur parler de cette "maudite cellule" de Jilava.

Encore Ă  ce jour, aprĂšs chaque visite de l'ancienne prison, elle prend une douche pour effacer le sentiment de souillure.

AFP

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