En Russie, la chasse aux "extrémistes" cible les simples recherches en ligne

  • PubliĂ© le 21 aoĂ»t 2025 Ă  16:06
  • ActualisĂ© le 21 aoĂ»t 2025 Ă  16:54
Une femme assise sur un banc utilise son smartphone Ă  Moscou, le 30 juillet 2025

Comme beaucoup de jeunes de son ùge, Artiom, Russe de 18 ans, dit "passer la moitié de sa vie" à flùner sur internet, d'un site web à l'autre.

Un passe-temps qui pourrait ĂȘtre remis en cause par une nouvelle loi punissant la recherche de contenus jugĂ©s "extrĂ©mistes".

Les autorités russes restreignent de façon drastique la liberté d'expression depuis le lancement de leur offensive en Ukraine en 2022.

Mais la législation, qui entrera en vigueur dÚs septembre, pousse la surveillance numérique encore plus loin en punissant la simple recherche en ligne des contenus "extrémistes".

Ce qualificatif a une définition trÚs large, et peut désigner des groupes terroristes aussi bien que des opposants politiques.

Chercher à savoir qui est le défunt opposant Alexeï Navalny ou ce qu'est le "mouvement international LGBT", tous deux classés "extrémistes", pourraient désormais valoir des amendes jusqu'à 5.000 roubles (environ 55 euros).

Or le jeune Artiom, croisé par l'AFP dans un parc moscovite, affirme s'intéresser à "tout" type de sujets: "l'avenir de notre pays, la politique de nos leaders, celle des gouvernements étrangers".

Il considĂšre qu'avec la nouvelle loi, sa vie va "basculer", car il devra faire attention au moindre clic.

Artiom se tiendra par exemple à l'écart des "sites de pays dits +inamicaux+", un terme souvent utilisé pour désigner les Occidentaux.

Et ces sites "sont ceux qui m'intéressent le plus", lùche-t-il avec dépit.

Un autre Moscovite, Sergueï, avoue avoir "peur". Comme la plupart des personnes interrogées par l'AFP, il a préféré ne pas donner son nom de famille.

"Encore hier j'ai fait des recherches librement et demain je peux en ĂȘtre dĂ©signĂ© coupable", s'inquiĂšte ce crĂ©ateur de bijoux de 33 ans, bandana et piercing.

- "Censure" -

La nouvelle législation a suscité l'inquiétude jusque chez les partisans du Kremlin, provoquant une rare opposition d'une soixantaine d'élus.

"MĂȘme les jeunes pro-gouvernementaux s'opposent Ă  cette censure", affirme un professeur d'histoire d'une universitĂ© moscovite, sous le couvert de l'anonymat.

Un expert en sĂ©curitĂ© informatique, prĂ©fĂ©rant lui aussi rester anonyme, rappelle que "la loi dĂ©roge au principe garanti par la Constitution selon lequel lire ne peut pas ĂȘtre punissable".

"La recherche en ligne devient maintenant dangereuse, le pouvoir cherchant à faire peur à tous", estime-t-il, jugeant que la Russie se rapproche ainsi d'un modÚle de surveillance et de contrÎle appliqué par les autorités chinoises.

La respectée militante des droits de l'Homme Svetlana Gannouchkina considÚre, elle, que le but du Kremlin est de "semer la peur et d'étouffer toute volonté de résister".

"Craignant l'irritation générale face à cette guerre insensée contre l'Ukraine, le pouvoir prend des mesures hystériques", résume auprÚs de l'AFP cette Russe de 83 ans, classée "agent de l'étranger" par les autorités de son pays.

Une autre nouvelle loi interdit de faire la promotion des VPN, systÚmes trÚs utilisés en Russie pour contourner la censure.

La plateforme de vidĂ©os YouTube n’est dĂ©jĂ  accessible en Russie que via VPN, ainsi que les rĂ©seaux sociaux du groupe Meta, propriĂ©taire de Facebook et Instagram, proclamĂ© "extrĂ©miste".

- "Difficilement réalisable" -

Une législation distincte permettra aussi dÚs septembre de reconnaßtre "extrémiste" une communauté entiÚre si l'un de ses membres a été classé comme tel.

Plusieurs communautés en ligne, notamment ceux de correspondants écrivant aux prisonniers politiques, ont déjà dû fermer ou se réorganiser face à la nouvelle législation.

Pour Natalia, 50 ans, administratrice d'une Ă©cole, "cette loi n'est qu'une bĂȘtise".

Elle juge que tout un groupe "ne peut pas ĂȘtre responsable" pour les activitĂ©s d'un seul de ses membres.

"Et je dois donc vérifier chaque fois en ouvrant la page de mon groupe sur le jardinage si l'une des mémÚres n'a pas été proclamée +extrémiste+ par hasard?", se moque Natalia.

L'expert en sécurité numérique rappelle toutefois que la censure sur internet "à l'échelle nationale est difficilement réalisable".

La loi ciblera avant tout les personnes qui étaient déjà dans le viseur des autorités pour leurs positions politiques, selon lui.

"On sait bien que la sévérité des lois russes est souvent atténuée par la possibilité de leur non-exécution", résume l'expert avec un sourire ironique.

AFP

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