Environnement

En Tunisie, les herbiers marins de posidonie risquent l'extinction

  • PubliĂ© le 2 mai 2022 Ă  10:14
  • ActualisĂ© le 2 mai 2022 Ă  10:23
Le biologiste Yassine Ramzi Sghaier observe une plante marine, du genre Posidonia, le 14 mars 2022 Ă  Tunis

En Tunisie, la posidonie, une herbe marine dont dĂ©pendent la pĂȘche et le tourisme, secteur cruciaux pour l'Ă©conomie du pays, risque de disparaĂźtre, menacĂ©e par la mĂ©connaissance de son rĂŽle, la pĂȘche illĂ©gale et la pollution, s'alarment des scientifiques.

"La Tunisie possĂšde de loin les plus grands herbiers de la MĂ©diterranĂ©e", plus d'un million d'hectares, assure Ă  l'AFP Rym Zakhama-Sraieb, chercheuse en Ă©cologie marine Ă  Tunis. Ces forĂȘts sous-marines, prĂ©sentes jusqu'Ă  50 mĂštres de profondeur, servent d'abri Ă  de nombreuses espĂšces de poissons.

Les feuilles de "posidonia oceanica" contribuent aussi Ă  casser les vagues et ainsi Ă  prĂ©server le littoral de l'Ă©rosion. "L'existence de toutes les activitĂ©s Ă©conomiques tunisiennes dĂ©pendent de la posidonie, qui est le plus grand pourvoyeur d'emplois du pays", alerte l'expert en biologie marine, Yassine Ramzi Sghaier, citant notamment les secteurs de la pĂȘche (150.000 emplois directs) et du tourisme (des dizaines de milliers).

Faisceau de feuilles, racines et rhizomes -- tiges rampantes généralement enfouies dans le sol--, la posidonie pousse trÚs lentement, moins de cinq centimÚtres par an.

GrĂące aux rhizomes, les herbiers stockent le carbone et produisent de l'oxygĂšne, ce qui vaut Ă  la posidonie d'ĂȘtre appelĂ©e "carbone bleu", explique Mme Zakhama-Sraieb, soulignant qu'elle produit 14 Ă  20 litres d'oxygĂšne par mĂštre carrĂ©.

- "Un maximum de carbone" -

Les herbiers, qui absorbent trois fois plus de carbone qu'une forĂȘt, peuvent en fixer de grandes quantitĂ©s sur des milliers d'annĂ©es, selon la chercheuse. "Dans un contexte de changement climatique, nous avons besoin de posidonie pour capturer un maximum de carbone", abonde Yassine Ramzi Sghaier, expert en biologie marine.

Faute de moyens, les chercheurs ne peuvent pas quantifier les destructions d'herbiers des derniĂšres annĂ©es en Tunisie. Mais ils en pointent de multiples raisons dans un pays oĂč prĂšs de 70% des habitants vivent sur 1.400 km de cĂŽtes: activitĂ©s humaines, amĂ©nagement du littoral, pĂȘche illicite, fermes aquacoles installĂ©es sur les herbiers...

A cause de l'ignorance du grand public et des décideurs, les "banquettes" de posidonie échouées sur les plages sont par exemple souvent considérées comme des déchets.

Parfois, des bulldozers sont utilisés pour les évacuer, Îtant au passage beaucoup de sable et accélérant l'érosion, selon les chercheurs qui disent craindre la disparition de prÚs de la moitié des plages tunisiennes.

MĂȘme Ă©chouĂ©es sur la plage, les "banquettes" de posidonie protĂšgent les cĂŽtes de la houle. Elles amĂ©liorent aussi la qualitĂ© de l'eau et sa transparence, rendant la baignade plus attrayante pour les touristes, rappelle le Dr Rym.

En Tunisie, les plages constituent l'un des grands atouts du tourisme, secteur qui représente jusqu'à 14% du PIB selon les années. Or, 44% des plages du pays sont à risque d'érosion face à la montée du niveau de la mer. "On contribue à faire disparaßtre des plages en enlevant les banquettes", s'alarme Ahmed Ben Hmida, gestionnaire des aires marines et cÎtiÚres auprÚs de l'Agence gouvernementale de protection et d'aménagement du littoral (Apal).

- "Mer détruite" -

PrĂšs de 40% de l'activitĂ© de pĂȘche se passe aussi au niveau des herbiers, selon les scientifiques. Un secteur qui reprĂ©sente 13% du PIB en Tunisie. Une Ă©tude de 2010 a constatĂ© une rĂ©gression massive des herbiers au niveau du golfe de GabĂšs (sud-est) Ă  cause de la pĂȘche illicite (chalutage sur les herbiers) et de la pollution.

Depuis les années 1970, les usines de traitement chimique des phosphates y déversent du phosphogypse. Résultat: il reste moins de 40% d'herbiers de posidonie dans cette région, regrette Yassine Sghaier.

MĂȘme s'il pĂȘche plus au nord, Ă  Monastir (centre-est), Mazen Magdiche attrape trois fois moins de poissons qu'il y a 25 ans: "Il y en a de moins en moins dans les eaux peu profondes oĂč se trouve la posidonie".

Cet homme aux traits burinĂ©s a Ă©tĂ© sensibilisĂ© Ă  l'importance de la posidonie mais il comprend ses collĂšgues, notamment "les petits pĂȘcheurs aux moyens dĂ©risoires": "Tu ne cherches pas l'intĂ©rĂȘt de la mer mais Ă  nourrir tes enfants, ta famille".

Aujourd'hui, dit le pĂȘcheur, "la mer est dĂ©truite. Des produits chimiques sont dĂ©versĂ©s partout. Notre mer a changĂ©". Mais Ahmed Ben Hmida de l'Apal veut "garder l'espoir de sauver ce trĂ©sor", notamment Ă  travers "la crĂ©ation prochaine de quatre zones marines et cĂŽtiĂšres protĂ©gĂ©es: les Ăźles de la Galite (nord), Zembra (nord-est), Kuriat (nord-est) et Kneiss (est)". Mais il avertit: "Si rien n'est fait pour protĂ©ger l'ensemble de la posidonie, nous courons vers une vĂ©ritable catastrophe".

AFP

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