Margarita Avila, une épiciÚre de 66 ans, contemple stoïquement les étals fermés qui l'entourent sur un marché de La Paz, capitale d'un pays en crise.
"Nous avons connu de belles années", se souvient-elle, avant de lùcher avec amerture : "mais maintenant, ils se battent entre eux".
Depuis plus d'un an, l'ancien prĂ©sident Evo Morales est en conflit ouvert avec son ancien ministre Luis Arce, Ă la tĂȘte du pays de 11 millions d'habitants depuis 2020.
Bien qu'ils appartiennent tous deux au Mouvement vers le socialisme (MAS), ils se livrent une lutte acharnée pour le pouvoir.
"Nous sommes confrontés à une crise multiple (...) la crise politique, probablement la plus importante, a exacerbé toutes les autres", observe Daniel Valverde, professeur en sciences politiques à l'université Gabriel René Moreno de Santa Cruz.
La rivalité entre l'actuel et l'ancien chef d'Etat, aggravée par un manque de dollars qui entraßne une pénurie de carburants, alimente un climat de contestation généralisée et accentue le discrédit envers les autorités et les institutions.
"Nous n'avons plus de dollars pour économiser. Tout sert au jour le jour", témoigne Margarita Avila devant des piles de produits invendus. "Du jour au lendemain, les prix augmentent. Et comme ils se battent entre eux, ils ne se soucient plus de nous", déplore-t-elle.
"Nos casseroles sont vides", a déploré jeudi Irma Callizaya, une artisane de 62 ans, parmi les milliers de manifestants qui ont défilé dans le centre de La Paz pour exhorter le gouvernement à agir.
C'est dans ce contexte qu'Evo Morales, premier président indigÚne du pays (2006-2019), cherche a revenir au pouvoir, accusant son successeur Luis Arce de manoeuvrer pour l'évincer de la course à l'élection présidentielle prévue en août 2025.
Début novembre, la Cour constitutionnelle a confirmé l'interdiction pour un président d'exercer plus de deux mandats, semblant mettre un terme à toute possibilité pour Evo Morales de se représenter. Sauf que...
- "Instrumentalisation" -
En 2011, la Bolivie a été le premier pays au monde à organiser des élections populaires pour désigner les juges de ses tribunaux supérieurs, arguant qu'elles seraient plus impartiales. Pourtant, 60% des électeurs votÚrent nul, exprimant leur méfiance envers le systÚme.
Au Mexique, un projet de réforme propose d'élire tous les juges par un vote populaire. Ses opposants crient à la menace pour l'indépendance de la justice.
Des Ă©lections judiciaires sont prĂ©vues en Bolivie le 15 dĂ©cembre, et une nouvelle composition des juges du Tribunal constitutionnel pourrait aboutir Ă une revision de l'arrĂȘt interdisant Ă M. Morales de se prĂ©senter au scrutin prĂ©sidentiel.
Le fait que le Parlement prĂ©sĂ©lectionne les candidats pourrait favoriser des "intĂ©rĂȘts partisans", note auprĂšs de l'AFP Gustavo Flores-Macias, chercheur Ă l'universitĂ© amĂ©ricaine de Cornell.
"C'est la culture politique bolivienne, dans laquelle les institutions sont subordonnĂ©es aux intĂ©rĂȘts politiques", souligne Ana Lucia Velasco, politologue spĂ©cialisĂ©e dans l'Ă©tude de la polarisation en Bolivie.
"Ce qui est nouveau, c'est que certaines institutions rĂ©pondent dĂ©sormais aux intĂ©rĂȘts d'une faction du MAS, tandis que d'autres obĂ©issent Ă ceux de l'autre partie", ajoute-t-elle.
Selon le classement mondial de l'Etat de droit du World Justice Project, la Bolivie se classe 131e sur 142 pays étudiés en matiÚre d'application des lois.
Autre signe de l'instrumentalisation de la justice bolivienne, les nombreux rebondissements dans l'enquĂȘte visant M. Morales pour le viol prĂ©sumĂ© d'une mineure pendant son mandat.
AprĂšs l'annulation d'un premier mandat d'arrĂȘt, un nouveau a Ă©tĂ© annoncĂ© sans jamais se concrĂ©tiser. La semaine derniĂšre, le parquet a affirmĂ© disposer de "nombreux indices", sans pour autant en rĂ©vĂ©ler la nature, promettant une "surprise" Ă venir...
Pour Daniel Valverde, la maniĂšre dont l'affaire est gĂ©rĂ©e illustre "l'instrumentalisation de la justice". Selon lui, "plus que de le poursuivre ou de l'arrĂȘter, ils cherchent Ă l'exposer pour renforcer le rejet Ă son Ă©gard. Et ils y parviennent".
L'affaire a toutefois entraßné les partisans de M. Morales, un ancien berger de lamas, a bloquer les principales routes du pays entre octobre et novembre, aggravant encore la crise. L'inflation a grimpé en flÚche et la pénurie de carburant s'est amplifiée.
AFP




