Face Ă  la crise climatique, l'alpinisme s'adapte et change de voie

  • PubliĂ© le 30 aoĂ»t 2025 Ă  02:56
  • ActualisĂ© le 30 aoĂ»t 2025 Ă  12:52
Des randonneurs lors d'une session d'entraĂźnement sur un glacier dans le massif des Ecrins Ă   Saint-Christophe-en-Oisans, en IsĂšre, le 8 juillet 2025

La cordĂ©e d'alpinistes s'arrĂȘte prĂšs d'une crevasse, hĂ©site, puis se rĂ©signe Ă  faire demi-tour: la montĂ©e au col du Replat (3.327 m) dans les Alpes, une course jadis facile, est devenue trop risquĂ©e, la faute au changement climatique qui rabote le glacier.

"Cette jolie pente, qui Ă©tait avant vraiment une classique de l'initiation de l'alpinisme dans les Écrins, est de plus en plus raide. Ça devient un peu exposĂ©. Les conditions se dĂ©gradent assez rapidement", constate Thomas Boillot, guide de haute montagne qui connaĂźt bien ce massif Ă  cheval entre l'IsĂšre et les Hautes-Alpes.

Fonte des glaciers, éboulements, moraines devenues impraticables à cause du dégel, crevasses à nu et infranchissables: les Alpes, frappées de plein fouet par le réchauffement climatique, sont en pleine métamorphose et l'alpinisme n'a pas d'autre choix que de "s'adapter" aux conditions qui deviennent dans l'ensemble plus incertaines et difficiles, expliquent les professionnels de la montagne.

- "Glacier tout mou" -

Comme nombre de ses collÚgues, Thomas Boillot dit avoir renoncé "depuis plus de dix ans" à mener des clients au Mont-Blanc, qu'il juge désormais "trop dangereux" en raison des chutes de pierres, notamment dans le tristement célÚbre couloir du Goûter, surnommé "couloir de la mort".

"Des journĂ©es comme aujourd'hui, c'est quand mĂȘme super, par contre il faut choisir ses crĂ©neaux. Ça ne donne plus envie de venir quand il fait trop chaud, que le glacier est tout mou, et qu'on entend de l'eau couler, des bruits suspects", souligne-t-il.

Nombre des "100 plus belles courses" du massif du Mont-Blanc, recensées en 1973 par l'alpiniste Gaston Rébuffat dans un ouvrage faisant toujours référence, ne sont d'ores et déjà plus accessibles, comme le pilier Bonatti, une paroi effondrée en 2005, ou d'autres itinéraires jadis "archiclassiques".

Pour ClĂ©ment Carpentier, le guide de la cordĂ©e d'alpinistes UCPA qui a dĂ» faire demi-tour sur le glacier, rien n'est plus normal que d'avoir constamment en tĂȘte "des plans B, C, D, E" pour faire face aux conditions de terrain, aux alĂ©as de la mĂ©tĂ©o ou aux difficultĂ©s d'un client.

Mais cela va plus loin désormais: les bouleversements induits par le réchauffement climatique ont beaucoup fait évoluer le calendrier des courses de l'été, trop chaud et incertain, au profit des "ailes de saison".

Plus gĂ©nĂ©ralement, ils poussent la profession Ă  "se rĂ©inventer, trouver de nouveaux itinĂ©raires (...) pratiquer un autre type d'alpinisme qui soit peut-ĂȘtre moins tournĂ© vers la performance, vers le sommet Ă  tout prix, mais plus sur le moment, le cĂŽtĂ© voyage dans des vallĂ©es trĂšs sauvages", estime-t-il.

"L'image de l'alpinisme, chez beaucoup de gens, c'est quand mĂȘme le glacier, la neige, et moins le rocher. Il faut qu'on arrive Ă  montrer au grand public que ce n'est pas que ça. En montagne, il y a plein de choses Ă  faire et c'est toujours lĂ ", souligne-t-il.

- "Crier dans le désert" -

Les guides et gardiens de refuges, aux premiÚres loges des bouleversements observés sur le terrain, ont toujours partagé leurs informations, mais celles-ci, "volatiles", se perdaient souvent en route, relÚve Jean-Marc Vengeon, président du Syndicat National des Guides de Montagne (SNGM).

AlliĂ© Ă  des laboratoires scientifiques alpins, le Parc national des Écrins et d'autres entitĂ©s, le syndicat a rĂ©cemment lancĂ© un outil collaboratif pour les mettre Ă  disposition des chercheurs, pratiquants et des pouvoirs publics, souligne-t-il.

Ce site, baptisé "Regards d'altitude", leur permet de "savoir ce qui se passe en haut": il a recensé sur la seule premiÚre semaine de juillet 2025 six nouveaux événements (écroulement, chutes de pierres, apparition d'un lac glaciaire) autour de Chamonix.

Cela fait 20 ans que le monde de la montagne "crie dans le désert", déplore pour sa part Xavier Cailhol, guide de haute montagne, et qui travaille sur une thÚse dédiée à l'alpinisme et aux risques d'origine glaciaire.

Les montagnards ont "un vrai rĂŽle de lanceur d'alerte Ă  jouer en disant +ces changements sont irrĂ©versibles et extrĂȘmement rapides+" faute d'application de l'Accord de Paris sur le climat, estime le jeune homme de 29 ans.

L'alpinisme est touché aujourd'hui, mais demain ce sera le reste de la société, avec un risque de "crise sociale complÚte". Or cela demeure "peu compris car trop abstrait", s'alarme-t-il.

AFP

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