Sur ordre du Président de la République des milliers de trafiquants et de toxicomanes présumés ont été tués

Guerre antidrogue aux Philippines: possible crime contre l'humanité

  • PubliĂ© le 1 fĂ©vrier 2017 Ă  00:00
AprĂšs le meurtre d'un proche, une parente balaye en pleurant le sang devant sa porte, Ă  Manille, le 22 septembre 2016

La police philippine s'est peut-ĂȘtre rendue coupable de crimes contre l'humanitĂ© en tuant des milliers de trafiquants et de toxicomanes prĂ©sumĂ©s ou en payant des tiers pour commettre ces meurtres dans le cadre de la guerre antidrogue du prĂ©sident Rodrigo Duterte, dĂ©clare Amnesty International.

Dans ce rapport publiĂ© mercredi aprĂšs une enquĂȘte, l'ONG accuse les policiers philippins de perpĂ©trer d'autres actes criminels Ă  grande Ă©chelle parallĂšlement Ă  ces meurtres extrajudiciaires qui visent surtout les pauvres. "Sur ordre venant du sommet, des policiers et des tueurs inconnus ciblent toute personne soupçonnĂ©e de loin ou de prĂšs de vendre ou de consommer de la drogue", a dĂ©clarĂ© Ă  l'AFP Rawya Rageh, conseillĂšre pour l'organisation de dĂ©fense des droits de l'Homme. "Notre enquĂȘte montre que cette vague de meurtres extrajudiciaires a Ă©tĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e, dĂ©libĂ©rĂ©e et systĂ©matique, ce qui correspond peut-ĂȘtre Ă  des crimes contre l'humanitĂ©".

Amnesty égrÚne une litanie de crimes qu'auraient commis des policiers, comme le fait d'abattre des personnes sans défense, de monter des preuves de toutes piÚces, de payer des tueurs pour abattre des toxicomanes ou de voler les victimes. L'ONG ajoute que les policiers sont payés pour tuer par leur hiérarchie et a retrouvé des victimes trÚs jeunes, certaines ùgées de huit ans. "Les policiers se comportent comme les criminels des bas-fonds auxquels ils sont censés faire respecter la loi".

- "Économie de la mort" -

Rodrigo Duterte a remporté la présidentielle de 2016 sur la promesse d'éradiquer le trafic de drogue dans l'archipel en faisant abattre des dizaines de milliers de personnes. Il avait parlé de 100.000 victimes et dit que les poissons de la baie de Manille s'engraisseraient sur leurs cadavres.

Depuis sa prise de fonction fin juin, la police a annoncé avoir abattu 2.551 personnes tandis que prÚs de 4.000 autres sont mortes dans des circonstances inexpliquées, selon les chiffres officiels.

Le président n'a eu de cesse d'appeler les policiers à tuer les trafiquants comme les toxicomanes. En décembre, il avait reconnu avoir personnellement tué lorsqu'il était maire de Davao (sud), pour donner l'exemple à la police. Il a aussi déclaré qu'il serait "heureux de massacrer" trois millions de toxicomanes.

Amnesty accuse M. Duterte d'encourager les policiers Ă  mener une guerre meurtriĂšre contre les plus pauvres et estime que la Cour pĂ©nale internationale doit ouvrir une enquĂȘte. "Les meurtres commis par des policiers sont le fruit de pressions venues d'en haut, y compris l'ordre de +neutraliser+ les dĂ©linquants prĂ©sumĂ©s, et d'incitations financiĂšres. Ils ont créé une Ă©conomie informelle de la mort", dit le rapport. AI explique avoir enquĂȘtĂ© sur la mort de 59 personnes, en majoritĂ© de meurtres extrajudiciaires, dit l'ONG.

- "Je vais me rendre" -

Dans certains cas, des témoins ou les proches des victimes ont raconté qu'elles avaient été abattues alors qu'elles n'avaient pas d'armes et n'avaient pas résisté à leur arrestation. Les policiers ont également dissimulé de la drogue ou des armes sur les victimes pour ensuite les "saisir" comme preuves, poursuit AI.

"Je vais me rendre, je vais me rendre", a dĂ©clarĂ© Gener Rondina, 38 ans, aux policiers qui venaient de faire irruption chez lui Ă  Cebu, dans le centre de l'archipel, a racontĂ© un tĂ©moin Ă  Amnesty. Rondina s'est ensuite agenouillĂ© et a mis les mains derriĂšre la tĂȘte mais les policiers l'ont abattu, a poursuivi ce tĂ©moin. La police a assurĂ© avoir agi en lĂ©gitime dĂ©fense.

La maniĂšre dont les gens se retrouvent sur la liste des suspects de la police est biaisĂ©e, poursuit l'ONG. Souvent, les gens sont dĂ©noncĂ©s par des tiers sans que ces accusations ne dĂ©bouchent sur une enquĂȘte.

Jusqu'Ă  trĂšs rĂ©cemment, Rodrigo Duterte ne s'est pas dĂ©montĂ© face aux critiques, dĂ©clarant que des mesures extrĂȘmes Ă©taient nĂ©cessaires pour empĂȘcher les Philippines de devenir un narco-État. Toutefois, aprĂšs une sĂ©rie de scandales, en particulier l'implication de policiers des "stups" dans des crimes comme l'enlĂšvement, le meurtre, l'extorsion et le vol, il a ordonnĂ© Ă  la police de cesser toute activitĂ© relative Ă  la lutte antidrogue. Il a promis de nettoyer une institution "corrompue jusqu'Ă  la moelle". Mais il a Ă©galement annoncĂ© qu'il poursuivrait sa guerre antidrogue jusqu'Ă  la fin de son mandat, en 2022.

AFP

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