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Hirotake Ooka ou la vigne sauvage en ArdĂšche

  • PubliĂ© le 30 septembre 2016 Ă  14:54
Hirotake Ooka "pige" le raisin de son vignoble ardÚchois, le 26 septembre 2016 à Saint-Péray, prÚs de Valence

Il n'y a qu'une poignée de vignerons japonais installés en France.

Hirotake Ooka est l'un d'eux. Personnalité incroyable, mélange d'aventurier fantasque et de grand sage, il est avec son vin plus royaliste que le roi.
Lorsqu'il montre son modeste domaine ardĂ©chois, surplombant le RhĂŽne et Valence sur trois hectares, il s'empresse de prĂ©ciser: "lĂ  avant, ce n'Ă©tait que des bois. J'ai tout arrachĂ© moi-mĂȘme pour y planter mes ceps". De la syrah, sur du granit.
En contre-bas de sa parcelle, trois vendangeurs récoltent, essoufflés, le raisin à la main, triant grain par grain les grappes sur un coteau tombant à pic. "On peut pas faire une bonne purée avec des patates pourries", dit-il dans un français presque parfait.
Il faut imaginer le culot et le courage de cet Ă©tranger pour ambitionner de faire du vin naturel Ă  Cornas, dans cette vallĂ©e du RhĂŽne oĂč, comme ailleurs, la plupart des domaines se transmettent de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration.
- Jusqu'au-boutiste -
C'est lors d'un sĂ©jour en France Ă  20 ans qu'il dĂ©couvre le vin. "A Tokyo, je buvais surtout de la biĂšre, le vin, je trouvais ça snob." Mais lorsqu'un caviste des PyrĂ©nĂ©es lui sort un cru bourgeois du Bordelais, millĂ©sime 1982, achetĂ© pour son pĂšre, son palais bascule. Étudiant en chimie, il lĂąche tout pour obtenir un BTS viticulture/?nologie Ă  Bordeaux.
TrÚs vite, il choisit de quitter la région. Trop d'argent en Gironde, et des paysages uniformes: il préfÚre quand les vignes cÎtoient les vergers. "On ne m'a pas mal accueilli. Ici, il y a le conflit entre DrÎmois et Ardéchois. Moi finalement je venais de trop loin pour faire partie de cela."
Il y a quand mĂȘme "des gens qui ne comprennent pas sa façon de faire. Il est beaucoup plus extrĂȘme que nous dans sa conduite de la vigne: c'est un non-interventionniste", dit Thierry Allemand, un des pionniers des vins naturels en France qui connaĂźt bien "Hiro" pour l'avoir formĂ© pendant des annĂ©es.
"Ma philosophie: faire du vin juste avec des raisins, sans levure, sans sucre et sans sulfites. Dans la vigne aussi, j'aimerais faire le plus naturel possible", dit Hirotake, 42 ans, front dégarni et des yeux de ceux qui ont le feu sacré.
Il laisse ainsi ses vignes batifoler avec les mauvaises herbes et les bois alentour en espérant que la biodiversité fera, un jour, son ?uvre de régulation.
Mais pour l'heure, Hirotake a essuyĂ© beaucoup d'Ă©checs: en 2013, il a perdu 90% de sa rĂ©colte Ă  cause du "black rot" (pourriture noire) et cette annĂ©e, aprĂšs un cru 2015 exceptionnel, c'est le mildiou qui a eu raison de 70% de ses volumes. Il a bien fallu appliquer quelques traitements sur ses parcelles mais que du "bio", du purin d'orties ou des dĂ©coctions de prĂȘle.
Pour réussir à remplir 30.000 bouteilles par an, il doit aussi acheter du raisin aux collÚgues sur les appellations voisines de Saint-Péray et Saint-Joseph.
- En slip dans la cuve -
Son vin, Thierry Allemand le décrit comme "trÚs frais, tendu, plutÎt long". "Il est trÚs bien fait, avec un goût long en bouche", confirme Takashi Maki, un de ses vendangeurs. Hirotake lui reste modeste, car aprÚs seulement cinq cuvées à Cornas, la recherche de l'équilibre parfait continue.
AprÚs la vendange, Hirotake se met en slip, enfile un harnais et monte dans sa cuve pour remuer avec ses pieds le raisin fraßchement récolté. "Je pige au pied, ça me donne plein d'informations sur les arÎmes, la température, la vitesse de vinification."
"Je m'attache car c'est dangereux, avec tout ce gaz carbonique qui s'échappe, il m'en faudrait peu pour mourir noyé."
En fin de journée et avec la fatigue, le regard d'Hirotake s'assombrit. De la France, il en revient un peu. D'ailleurs, sa femme et ses trois enfants vont repartir vivre au Japon.
Lui envisage d'y créer un domaine. Plus de la moitié de sa production est déjà vendue dans son pays. Et il aimerait apporter sa pierre à la viticulture japonaise dans un pays déjà trÚs friand de vins naturels depuis les exportations de Marcel Lapierre, domaine emblématique du Beaujolais.

Par Fiachra GIBBONS - © 2016 AFP
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